Nouveau monde, nouveau style de navigation. Au départ de
Miami deux options se présentent pour remonter vers Norfolk : soit
emprunter les Intracoastal Waterways(1) (ICW), canaux bien balisés
avec hauts fonds, ponts fixes et mobiles et écluses, soit naviguer à
l’extérieur, côté mer. Emprunter les ICW offre l’avantage d’une grande
diversité de paysages mais aussi l’énorme inconvénient d’une navigation au
moteur des journées entières. La
motorisation de Philéas -27 CV- et son
hélice bipale « bec de canard » ne sont pas la panacée pour parcourir
des milles avec un impératif de dates. Le choix de rejoindre Beaufort,
distant de 600 nautiques, par voie
maritime est plus adapté à notre voilier. La mer désordonnée et les vents
irréguliers ne font preuve d’aucune complaisance, une fois encore.
Trois nuits et quatre jours plus tard, Philéas jettent
l’ancre en Caroline du Nord à proximité d’une base de garde-côtes. Les eaux
poissonneuses sont fréquentées par de nombreux oiseaux de mer et par un petit
groupe de dauphins. Le jour décline peu à peu, nous profitons de la quiétude de
la baie. Demain nous rejoindrons la ville.
Beaufort |
Beaufort est une charmante bourgade aux maisons
construites en bois dans les années 1700 et 1800. Planté au milieu des pelouses
impeccablement entretenues, le drapeau américain flotte devant chaque demeure,
dont la plus ancienne date de 1728. Sur chaque terrasse des rocking chairs
attendent la fraîcheur de la soirée pour balancer leurs occupants. Beaufort,
ville de villégiature, vit au ralenti, stress et agitation y sont inconnus. Les
habitants engagent plaisamment la discussion avec le badaud.
Les écureuils concierges |
Au cimetière une petite cabane aérienne posée entre deux
grosses branches d’un bel arbre bicentenaire, attire notre regard. Deux têtes
d’écureuil apparaissent, tels des concierges derrière leur fenêtre. Sont-ils
les gardiens des âmes des paisibles
occupants ?
Plus loin, nouvelle surprise, un véhicule datant de 1950
dénote au milieu des grosses cylindrées flambant neuves, pourtant nous ne
sommes plus à Cuba ! Une petite dame prenant le frais sur sa terrasse nous
explique que son propriétaire la acquise à Washington DC et l’utilisait jusqu’à
récemment comme taxi.
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Navigation dans les ICW |
Nous avons pris suffisamment d’avance sur la flottille pour
nous permettre une intrusion et une bonne semaine de balade dans les ICW. Cette
nouvelle expérience nous ravit. Nous naviguons dans des canaux bordés de
coquettes maisons pratiquement toutes dotées de pontons pour amarrer des yachts
à moteur. Les voiliers y sont rares, le peu de fond n’est guère adapté à la circulation
de bateaux à voiles au tirant d’eau conséquent et l’étroitesse des canaux offre
peu de possibilités pour hisser la toile.
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ICW |
Ailleurs les habitations sont plus
dispersées et font place à des forêts. C’est le paradis des oiseaux et des
cervidés. Au faîte de la plupart des balises délimitant les chenaux, les
balbuzards ont installé leur nid. Des têtes et des becs dépassent des
branchages et de l’herbe sèche de leur « maisonnette ». Au cœur de la
voie navigable ces rapaces observent sans inquiétude le manège des yachts et
voiliers.
La navigation dans les canaux exige une veille attentive
et le respect de règles de courtoisie ; dépassants et dépassés
ralentissent, les premiers pour réduire les remous importants engendrés par leur
vitesse et les seconds pour céder le passage.
Les paysages bucoliques reposent et apaisent. Ici l’homme
a la sagesse de respecter la nature qui a encore son mot à dire et sait séduire
ses visiteurs.
Passage d'écluse dans les ICW |
Les ICW empruntés débouchent sur Norfolk, à l’esthétique
beaucoup mois flatteuse. Nous jetons l’ancre un après-midi pour des travaux de
maintenance et poursuivons notre route en direction de la Chesapeake. Nous
retrouverons Norfolk plus tard avec nos camarades du club.
Jamestown s’impose comme un arrêt culturel évident. Fondée
le 14 mai 1607 sur une île de la rive gauche de la James River, Jamestown est
le berceau des Etats-Unis. Ce village de Virginie est le site de la première
colonie britannique permanente sur le continent américain. Les Américains, très
attachés à leur histoire, entretiennent la mémoire de leurs origines. La
« Virginia Company » envoya
à des fins commerciales une flotte de trois voiliers pour coloniser la
Virginie. Le capitaine John Smith débarqua sur cette terre en avril 1607. Lors
de son exploration de la Chickahominy River en décembre de la même année, il
fut capturé par la tribu de l’amérindien Powhatan, chef suprême de la région.
Il n’aurait(2) eu la vie sauve que grâce à l’intervention de
Pocahontas, fille de Powhatan. Un Walt Disney, version édulcorée des premiers
pas des Britanniques en Amérique, est sorti au cinéma en 1995 pour le
plus grand plaisir des enfants.
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Philéas à Jamestown monument |
Sur le site de Jamestown se dresse un grand monument qui
ressemble au Washington monument
érigé dans la capitale américaine. Fait de granit du New Hampshire il a été
construit en 1907 pour célébrer le tricentenaire de la fondation du pays. Des
statues de John Smith, de Pocahontas, une croix en bois dédiée aux premiers pionniers
et un petit obélisque commémorant la première démocratie représentative sont
édifiés sur le site original où des oies bien dodues et des biches curieuses
ont élu domicile.
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Musée de Jamestown |
A quelques kilomètres au nord un musée et un parc historique en plein air font revivre en
détail aux visiteurs l’histoire de la naissance des Etats-Unis. Des animateurs
en costume d’époque reproduisent les scènes de la vie quotidienne des colons.
La réplique des trois voiliers qui transportaient en 1607
les envoyés de la Virginia Colony à
Jamestown –le Godspeed, le Susan Constant et le Discovery- attire de nombreux
touristes, friands d’explications.
A l’issue de cette visite fort intéressante, il est temps
de rejoindre Norfolk pour notre second rassemblement américain de la flottille
MédHermione.
Située sur la côte Atlantique à l’entrée de la baie de la
Chesapeake, à l’ouest de l’embouchure de la James River, Norfolk est traversée
par des cours d’eau formant les trois branches de l’Elizabeth River dont la
Lafayette River. Avec la hausse du niveau de la mer et l’enfoncement progressif
des terres, Norfolk est de plus en plus fréquemment sujette aux inondations. Si
la hausse se poursuit, le maire envisage l’abandon de certaines parties de la
ville. Ville autonome de Virginie, elle abrite une des principales bases
navales de l’US Navy et est le siège du United States Joint Forces Command.
Notre présence à Norfolk est motivée par le
jumelage depuis le 21 décembre 1988, de cette ville virginienne avec Toulon,
notre port d’attache. Le 1er juin nous faisons notre entrée à
Norfolk, les guidons MédHermione et Toulon Provence Méditerranée dans la mature
et grand pavois hissé pour notre premier rendez-vous protocolaire.
Le luxueux yacht
country club nous ouvre ses pontons et l’ensemble de ses infrastructures
–piscines, sauna, hammam, salle de sport- à un tarif d’amis et nous convie à un
barbecue décontracté, à l’américaine avec une touche française : vin blanc
bien frais et rouge pour satisfaire nos palais. L’escale de la flottille fait
la hune de la gazette mensuelle du Norfolk Yacht and Country Club :
« The French are coming, the French
are coming » ! Le bleu, le blanc et le rouge des pavillons
français et américains se côtoient pendant 3 jours sous l’œil curieux de nos
hôtes. Le ton est donné.
Pour sceller l’amitié entre les communes Virginienne et
Varoise, M. Paul D. Fraim, maire de
Norfolk reçoit l’ensemble des MédHermionistes dans la salle du conseil pour une
cérémonie officielle : allocution de notre hôte suivie de celle l’amiral
Hubert Pinon, président du club nautique de la marine à Toulon représentant de
Hubert Falco, maire de Toulon. La présentation de notre rallye « sur les
traces du marquis de Lafayette » suscite l’intérêt et l’enthousiasme de M.
Fraim.
Avec une fierté non dissimulée la
municipalité nous propose une visite du musée d’art Chrysler abritant quelques petites merveilles, visite
guidée, en français, par l’ex-présidente du comité de jumelage.
Le séjour de la flottille à
Norfolk se clôture par une soirée conviviale organisée par l’Alliance Française
sous l’impulsion de Nicolas Valcour, consul honoraire pour la France.
Francophones, francophiles et MédHermionistes apprécient cet agréable moment
d’échanges interculturels.
PHILEAS ACCUEILLE SA
GRANDE SŒUR L’HERMIONE
Avec cette escale phare commence
une nouvelle grande étape : la phase de commémoration. Nous faisons route
vers Yorktown pour un rendez-vous unique avec notre compatriote tant attendue
ici aux Etats-Unis : l’Hermione vous l’avez deviné !
Après deux années de préparation
dans les bureaux toulonnais du Club nautique de la marine et de multiples
contacts avec nos correspondants américains, nous sommes impatients de saluer
la grande dame en terre américaine.
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L'Hermione arrive !!!!! |
Vendredi 5 juin vers 07h30 la
silhouette de l’Hermione se dessine dans la brume grise qui enveloppe la baie
de Chesapeake. Le voile se lève peu à peu, la frégate majestueuse captive tous
les regards. Elle est là, elle arrive ! L’émotion est intense. Une foule
de badauds et d’enthousiastes monopolise les quais pour assister au retour de
l’Hermione –plus exactement sa réplique- 234 ans après la bataille décisive de
Yorktown.
08h22, l’Hermione salue Yorktown,
la Virginie, l’Amérique de 21 coups de canon. En écho les 21 coups de canons
tirés par les régiments reconstitués pour l’occasion se font entendre à leur
tour. L’équipage entonne des chants de marins, la frégate accoste sous le
regard d’une foule émue. Yorktown se prépare pour trois jours de festivités.
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Ancien et moderne, petit et grand...... |
Le double défi est gagné :
l’Hermione après 44 jours de mer honore son rendez-vous avec l’histoire, et Philéas
après 9 mois de navigation et quelques
9200 miles au loch a le privilège d’accueillir sa grande sœur pour un moment unique et historique. Cet
évènement attendu depuis une quinzaine
d’années est célébré par une cérémonie officielle présidée par Thomas Shepperd,
président du York County Board of Supervisors. A la tribune se succèdent MM Mc
Auliff, gouverneur de Virginie, Miles Young président de l’association « Friends of Hermione », Mme
Ségolène Royal notre ministre de l’Ecologie et Présidente du conseil régional
de Poitou-Charentes et bien sûr Yann Cariou, commandant de l’Hermione.
Rochefort et la région Poitou Charentes se mettent à l’heure américaine pour promouvoir la Charente Maritime et attirer le visiteur d’outre-atlantique : « Well being and serenity, the French touch », of course !
Mais l’aventure ne s’arrête pas à
Yorktown, nous sommes fiers d’escorter l’Hermione pendant sa croisière
historique le long de la côte Est des Etats-Unis jusqu’à St Pierre et Miquelon
en passant par Lunenburg au Canada. Un pèlerinage d’histoire d’un mois et demi
qui promet d’être intense et riche en émotions.
That’s a long way monsieur le
marquis, but yes we can (do it) !
UN PEU D’HISTOIRE
MARQUIS
GILBERT MOTIER DE LA FAYETTE
La Fayette(3) rencontre Georges Washington le 1er
août 1777. Il est affecté à son Etat-Major comme aide de camp avec le titre de
major général. Sa motivation, son désintéressement et sa constante présence à
la tête du régiment de Virginie le font adopter par les chefs de la révolution
américaine. Une alliance officielle est instaurée entre la France et le nouveau
pays le 6 février 1778.
La Fayette rentre en France en février 1779 et s’emploie
habilement à rendre populaire la cause des Insurgents auprès de l’opinion publique française. Il
retourne aux Etats-Unis en 1780 à bord de l’Hermione, reçoit le commandement
des troupes de Virginie et est acteur de la bataille de Yorktown.
Le marquis de La Fayette a joué un rôle décisif aux côtés
des Américains ans leur guerre d’Indépendance contre le pouvoir colonial
britannique. Sa participation lui a valu une immense célébrité outre-atlantique
et une place symbolique pour avoir été le trait d’union entre Américains et
Français, lui valant le surnom de « Héros des deux mondes »
LA
BATAILLE DE YORKTOWN
Du 28 septembre au 19 octobre 1781, Yorktown assiégée
depuis plusieurs semaines, est le théâtre de la bataille qui confronte d’un coté 7500 britanniques
conduit par Lord Charles Cornwallis et de l’autre 8845 insurgés américains, les
volontaires de La Fayette menés par le colonel Armand, marquis de la Roüerie et
Georges Washington ainsi que 6 000 hommes du corps expéditionnaire
français de Rochambeau. La flotte française commandée par l’amiral de Grasse
assure le blocus du port de Yorktown, empêchant tout ravitaillement aux
Britanniques par la mer (bataille de la baie de la Chesapeake) tandis que les
troupes terrestres franco-américaines encerclent la ville. Après avoir pris les
redoutes et bastions qui devaient défendre la ville, l’armée franco-américaine
assiège Yorktown. Lord Cornwallis se rend après 21 jours de combat.
La venue de la frégate Hermione est l’occasion pour
Yorktown et les Virginiens d’exprimer leur reconnaissance à l’Hermione, à son
équipage, à la flottille MédHermione et aux représentants français du général
La Fayette.
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A bientôt |
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(1)Intra Coastal Waterway : réseau de canaux et de
voies d’eau navigables de 4800 km situé le long du littoral oriental américain.
Les ICW s’étendent de la Floride à Norfolk. Certaines sections sont des baies,
des rivières et des détroits naturels, d’autres ont été aménagées par l’homme.
(2) « aurait » : les historiens émettent
des doutes sur la véracité de ce fait. Ils admettent néanmoins que Pocahontas l’aurait libéré.
(3) Aux
curieux et amateurs d’histoire, je conseille la lecture de l’ouvrage de
Gonzague Saint Bris « LA FAYETTE » Edité en livre
de poche.