La tempête
tropicale « Claudette » s’éloigne. Les yeux rivés sur les cartes de
prévisions météorologiques de la NOAA(1), nous sommes rassurés. Une dernière consultation du site de gestion
des cyclones de Miami et nous larguons les amarres sans attendre davantage.
Après deux mois
et demi de navigation dans les eaux américaines, le pavillon étoilé est affalé : la silhouette des côtes américaines
s’estompe. Philéas maintient son cap
toujours plus loin et toujours plus nord. Bientôt une feuille d’érable rouge
sur fond blanc est hissée dans la mature. Lunenburg, petite ville de
Nouvelle Ecosse aux maisons multicolores comptant un peu moins de 3 000
âmes accueille la poignée d’irréductibles MédHermionistes. Mais la débandade
annoncée se précise ; le cercle des fidèles de l’Hermione se réduit à
quatre voiliers lors de son escale dans le berceau de l’Acadie. Trois
retardataires font l’école buissonnière et rejoignent la bourgade canadienne
après quelques détours.
Port de pêche et
ancien centre de construction navale d’importance,Lunenburg n’est guère
équipée pour recevoir des
plaisanciers mais la municipalité met gracieusement à
la disposition des navigateurs venus
d’outre-Atlantique des pontons au cœur de la ville. Ils sont sympathiques ces
canadiens, toujours prêts à se mettre en quatre pour nous aider…
Que se passe-t-il donc aujourd'hui ? |
10h00 les
carillons de l’église St John, située en surplomb des quais, annoncent
l’arrivée de la belle frégate : 21 coups
de canons jaillissent de l’Hermione et se perdent dans les rues de la cité hôte
en signe de salut. Un phoque intrigué par ce tapage inhabituel,
pointe sa tête hors de l’eau, tandis que deux cents personnes se pressent sur
les quais pour admirer la grande dame venue de France.
Philéas accueille la belle frégate |
En signe de
courtoisie, la marine canadienne a spécialement mandaté pour l’occasion un
navire de guerre pour accueillir et escorter aux abords de Lunenburg la frégate
française. Une trentaine de bateaux locaux viennent la saluer de près dont la
très belle et non moins populaire goélette Bluenose
II, réplique de la Bluenose qui
remporta le trophée de la course entre pêcheurs de la côte Atlantique entre
1921 et 1938.
Accueil des Acadiens |
Sous les yeux
d’une foule captivée, l’Hermione accoste bâbord à quai devant le musée des
pêches de l’Atlantique, pour une escale courte mais de forte intensité.
L’équipage entonne une série de chants de marins pour le plus grand plaisir des
spectateurs.
Les couleurs du
club nautique de la marine à Toulon intriguent la population, admirative de
notre engagement et de notre constance. La durée, surtout, de notre croisière l’interpelle, 10 à 11 mois, plus qu’une campagne de
pêche !
![]() |
Rachel Bailey, maire de Lunenburg |
La presse et la
télévision locales s’intéressent à ce noyau dur de MédHermionistes et dépêchent
cameramen et journalistes pour une interview. Les autorités présentes sur le
quai, plus accessibles qu’aux Etats-Unis, s’entretiennent en toute simplicité avec la
flottille accompagnatrice.
La verve si
théâtrale des « dignitaires » étasuniens est restée de l’autre côté
de la frontière américano-canadienne. Les discours,
d’un style pionnier plutôt agréable, débutent avec l’allocution des notables
locaux.
L’accent est mis
sur les relations amicales franco-canadiennes que l’Hermione consolide par
cette escale, la dernière en Amérique du Nord dans cette ravissante petite
ville classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Patrice, notre
nouvel équipier, ancien de Médatlan et de MédHermione 1ère phase,
toujours aussi dynamique et bout en train nous rejoint dans cette bourgade de
Nouvelle Ecosse avec un rayon de soleil méditerranéen dans son sac, rayon qui
malheureusement ne sera qu’éphémère...
Ah le
Canada ! Tout est grand ici : les paysages, les routes, les
camping-cars (de la taille d’un bus parfois et remorquant leur propre 4X4 pour
les petites courses en ville). Ah ces
Canadiens ! Ils sont fiers de leur passé de colons et cet esprit se ressent dans leur façon d’être et de se comporter.
Si le
thermomètre affiche depuis notre approche des côtes canadiennes une chute significative, l’accueil spontané et chaleureux de la
population nous réchauffe le cœur. Ce souvenir restera gravé dans nos mémoires.
« Les gens du nord ont dans le cœur
le soleil qu’ils n’ont pas dehors(2) ».
Cette escale est bien courte mais nous avons encore du
chemin pour rejoindre St Pierre et Miquelon, notre prochaine destination. Nous
n’oublions pas que notre route nous met en plein sur la trajectoire des
dépressions qui, elles-aussi traversent…
Les nuits commencent à devenir fraîches et les duvets et
couvertures, sortent des soutes. Le courant du Labrador, cela n’a l’air de rien
quand on le voit mentionné sur une carte marine, mais c’est bien lui le
responsable. Lunenburg se trouve à la latitude de Bordeaux, mais à Bordeaux au
mois d’août, qui se pare de deux polaires et d’un ciré complet, sans compter le
bonnet, pour naviguer ? De surcroît, au près serré, Philéas avance peu
dans la bonne direction. Au bout de deux jours de mer et suite aux grognements
de l’équipage et de l’annonce de vent fort, le skipper se laisse fléchir et le
dernier bord de près, judicieusement choisi, nous amène tout droit à Louisbourg
situé sur l’ile du Cap Breton, notre dernière courte escale canadienne.
Louisbourg, a longtemps été un important port morutier de
transformation et ce, dès le XVIIIème siècle ; sa rade bien
protégée des glaces et des tempêtes attirait de nombreux bateaux de pêche dont
bien sûr beaucoup de Français. Une forteresse bâtie sous Louis XV témoigne
encore de ce passé français.
Brume et froid sont au rendez-vous, certes, mais l’accueil
agréable des locaux, le plaisir d’une dernière escale canadienne attrapée à la volée
et l’attrait de l’inconnu effacent vite ces
désagréments. Un repas gargantuesque
de crabes des neiges et l’équipage rassasié et reposé est enclin à reprendre la
mer. 150 nautiques nous séparent de St Pierre et pas des moindres, il nous faut
traverser l’embouchure du St Laurent réputé pour ses violents coups de vents,
sa brume persistante et ses nombreux pêcheurs fréquentant les bancs du large.
Et bien ma foi, il y a sans doute une bonne étoile pour Philéas, bien qu’elle
soit restée dans le brouillard, cette petite traversée reste clémente. Nous
avons cependant hâte de mettre un peu de sud dans notre est….
La ville de Lunenburg est située sur un isthme reliant la
presqu’île de Blue Rochs au continent. Elle est bordée au sud par le havre de
Lunenburg et au nord par le havre arrière de Lunenburg.
Répondant à une publicité lancée en 1749, environ 2700
protestants étrangers s’établissent à Lunenburg en 1753, la ville devient alors
la seconde colonie britannique en Nouvelle Ecosse après Halifax. Les premiers
colons proviennent principalement de la vallée du Rhin, en Allemagne, des
cantons francophones et germanophones de Suisse et de la principauté de
Montbéliard. La couronne britannique encourageait l’établissement de ces
immigrants protestants pour peupler la région et éviter le retour des Acadiens
catholiques
La vieille ville de Lunenburg est devenue un site
historique national en 1992 et est classé au patrimoine mondial de l’Unesco
depuis 1995 afin de d’assurer la protection de l’architecture unique de
Lunenburg, modèle de style colonial britannique en Amérique du Nord.
Fait intéressant encore, la réplique du Bounty figurant
dans le film « Les révoltés du Bounty » (film tourné en 1962) a été
construite au chantier naval de Lunenburg dans les années 1960. Il en est de
même pour la réplique du Rose apparaissant dans le film Master and commander –
de l’autre côté du monde-.
au sujet de Louisbourg
Au cours des
années 1620 le roi Charles 1er d’Ecosse et d’Angleterre envoya une
troupe d’Ecossais pour fonder une colonie sous le nom de Novia Scotia(3).
A cet effet il fonda le baronnetage de Nouvelle Ecosse ; ceux qui
désiraient acquérir le titre nobiliaire de Baronnet devaient s’acquitter d’une taxe
servant à l’établissement de la colonie et ils recevaient en contrepartie une
dotation en terres. Or, lors de la signature d’un accord de paix avec la France, la Couronne
écossaise/anglaise céda le territoire à la France et les colons écossais durent
abandonner leur mission.
La colonisation
française se poursuivit dans toute la région des provinces maritimes actuelles,
en étant centrée sur ce qui constitue aujourd’hui la péninsule de Nouvelle
Ecosse. Cette Acadie péninsulaire tomba toutefois sous juridiction britannique
après le traité d’Utrecht en 1713. Une Acadie sous contrôle français perdura
dans l’île Saint Jean (île du Prince Edouard) et l’île Royale (île du Cap
Breton). Le Nouveau Brunswick actuel était alors un territoire disputé.
Suite à la perte
de l’Acadie péninsulaire, la forteresse française de Louisbourg fut construite
sur l’île Royale afin de permettre aux
marchands et aux pêcheurs de commercer et de pêcher la morue. Louisbourg a
également joué un rôle stratégique de surveillance des approches maritimes en
provenance du fleuve Saint Laurent. Louisbourg fut prise par les forces
continentales britanno-américaines, puis retournée à la France en 1748 (à la
fin de la guerre de Succession d’Autriche). Pendant la guerre des Sept Ans,
elle retourna aux mains des Britanniques en 1758, avant la conquête de Québec.
La ville fut rasée et ses habitants déportés en France.
![]() |
Trajet Boston - Nouvelle Ecosse-Cap Breton- St Pierre et Miquelon |
--------------------------------
(1) Carte NOAA :
carte météo élaborée par des prévisionnistes du National Oceanografic &
Atmosferic Agency contrairement aux fichiers GRIB qui ne délivrent que des
données brutes.
(2)
Les gens du
nord : chanson d’Enrico Macias.
(3)
Nouvelle Ecosse