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jeudi 25 décembre 2014

PHILEAS A GRENADE

Pour notre second séjour aux Antilles nous débutons nos pérégrinations à Grenade encore inconnue pour l’équipage de Philéas. En 2012 le temps nous avait manqué pour descendre aussi sud.

l'équipage à Grenade  
Notre arrivée à la marina Port Louis, à proximité de St George, est très arrosée. Un grain, encore une fois, se charge de rincer abondamment nos cirés ; la foule ne se précipite pas pour réceptionner nos aussières. Bienvenue à l’île aux épices ! Pas étonnant que fruits, légumes, épices et fleurs y poussent en abondance.

Les premiers jours de notre escale sont consacrés avec plaisir aux retrouvailles avec nos amis de la flottille. Les échanges sur les conditions de navigation des deux semaines écoulées rencontrées par les uns et les autres vont bon train.
Chacun y va de de son anecdote et des moments forts de la traversée. Avant notre appareillage de Mindelo l’idée d’un concours de pêche avait été initiée par les plus mordus. Les lauréats sont impatients d’annoncer leur score. Le premier prix est attribué sur présentation de la nageoire caudale à l’équipage d’Embellie V pour la prise d’un marlin de 1,40 mètre. Philéas, quant à lui, s’est contenté d’un thazard d’environ 80 cm ; une belle dorade d’un bon mètre nous a faussé compagnie et donné de l’hameçon à détordre.


Pour le dernier regroupement de l’année des MedHermionistes et pour marquer notre retour à la civilisation, un repas-buffet avec orchestre local est organisé dans une ambiance festive il va de soi. Les musiciens sont infatigables, nous sommes bien aux Antilles, aucun doute.
rhumerie ....
Le lendemain, le tour de l’île nous réserve des surprises, notamment la visite d’une rhumerie artisanale d’un autre siècle. Les infrastructures sont vétustes et rudimentaires. Point de norme « Hygiène et sécurité du travail », nous sommes plongés dans un roman de Zola. Les ouvriers en bout de chaîne, préposés à l’embouteillage respirent les effluves d’un alcool à 75° tout au long de la journée et tirent probablement un ticket gagnant pour une cirrhose du foie...


Quant aux conditions sanitaires elles sont à même de rebuter tout amateur de ti ’punch. Et pourtant le produit fini d’une couleur cristalline étonne dans un premier temps et finalement réconcilie avec le rhum… 

usine noix de muscade 
A Gouyave, l’usine de traitement et de conditionnement des noix de muscade s’apparente davantage à un grand entrepôt qu’à une usine au sens où nous l’entendons. La visite de ce site complètement anachronique, ne manque cependant pas d’intérêt. La  modernisation et la mécanisation ne sont point arrivées jusqu’ici ; seule l’enveloppe de la noix est pré-cassée par un broyeur. L’épice est ensuite libérée manuellement de son écorce puis triée, lavée, séchée sur des claies, calibrée et mise dans des sacs de jute, principalement par des femmes. La noix de muscade orne le pavillon national de l’archipel. Jusqu’en 2004, La Grenade se targuait d’être  le deuxième producteur mondial derrière l’Indonésie et l’ensemble de ses épices faisait vivre plus de 3 000 exploitants. Mais cette année-là, l’ouragan Ivan  ravagea 60%  des plantations sur son passage, Aujourd’hui, dix ans, après Grenade se place au 7ème rang.    

Usine noix de muscade
Le 7 septembre 2004, l'ouragan Ivan  dévasta la Grenade. 90 % des habitations ou immeubles furent détruits. Plus de 90 % des bateaux ancrés régulièrement ou réfugiés à Grenade pour échapper à Ivan furent coulés ou endommagés. Ivan, cyclone de force 5 (« catastrophique », maximum sur l'échelle de Saffir-Simpson) fit 37 morts, 500 blessés et laissa 60 000 personnes sans abri. Il fut l'ouragan le plus redoutable ayant frappé les Caraïbes en un demi-siècle.
 
Notre guide, conscient de l’importance du tourisme pour l’économie de son île, est au petit soin pour nous. Très en verve, il répond à nos questions avec plaisir, les anticipe et abonde en qualificatifs élogieux pour nous présenter Grenade. Des routes scéniques nous dévoilent de magnifiques paysages, toujours verdoyants, des maisons très colorées bordées d’hibiscus, de bougainvillées fuschia ou jaunes ou d’allamandas, des cascades de-ci de-là. Le relief,  montagneux, permet néanmoins aux bananiers, cacaoyers, muscadiers, caféiers, arbres à pain de proliférer. Les amateurs de fruits exotiques peuvent se délecter de papayes, de goyaves, de corossols, d’ananas, de caramboles et bien sûr comme dans toutes les Antilles de bananes. L'île de Grenade est très fertile ; les cinq huitièmes en sont cultivés. Toutefois, l'agriculture ne représente plus que le quart du PIB du pays. Grenade compte aujourd'hui  sur le tourisme en tant que  source principale de devises étrangères, particulièrement depuis la construction d'un aéroport international en 1985.

cacaoyer

A l’île aux épices entre noix de muscade, cannelle, curcuma et même gingembre nous faisons notre shopping. Des colliers très odorants sont proposés pour quelques dollars caraïbes à la sortie des marchés et de l’usine à noix de muscade.  Ils vont embaumer Philéas pendant quelques semaines.

noi

A Grenade les salaires sont peu élevés et paradoxalement le coût des fruits et légumes et les prix en général sont disproportionnés. Nous nous étonnons de voir de nombreuses grandes maisons, d’architecture plutôt élégante, fleurirent du nord au sud de l’île. L’explication nous est donnée par notre guide ; elles appartiennent à des expatriés rentrés au pays après une vie de labeur en Angleterre.

Notre retour sur le plancher des vaches se présente bien ; soleil, chaleur, paysages exotiques et… pluie tout de même pour rincer Philéas, qu’espérer de plus ? Grenade est une bonne transition pour réadapter le marin. Familles et amis restés dans l’hexagone ont déjà troqués tee shirt, short, et jupes légères contre des vêtements plus couvrants et surtout plus chauds et entrent dans l’hiver que nous éviterons cette année encore.

Après quelques jours à la marina, la flottille se disperse peu à peu pour deux mois de programme libre.

Philéas appareille pour Carriacou. Le mouillage de Tyrell bay est toujours aussi paisible ; la vie à terre tourne au ralenti. Nous apprécions la quiétude de cette île loin des sentiers touristiques. Depuis 2012 quelques changements toutefois, des maisons d’un style identique à celui des résidences rencontrées à Grenade bordent harmonieusement les chemins de Carriacou. Les connexions wifi peu répandues jusqu’alors, se démocratisent. 

Nous nous attardons peu à Tyrell bay, notre intention étant de séjourner dans les Grenadines et notamment aux Tobago cays avant l’arrivée massive des vacanciers de Noël. Un mouillage encombré perd de son charme. 

Nous appareillons pour l’île d’Union, passage obligé pour y accomplir les formalités d’entrée dans les Grenadines de Saint Vincent.

Présentation de La Grenade

Grenade est située au nord de Trinité et Tobago. D'une superficie de 340 km2, ce pays compte environ 90 343 habitants (2008) et est composé de l'île principale. Grenade et de quelques îles parmi les Grenadines, Carriacou et Petite Martinique. Saint-George est la capitale de la Grenade.

La Grenade est située à 200 km au nord du Venezuela. Le mont Sainte-Catherine est le point culminant avec 840 m. Son littoral mesure 121 km de long.


Et pour les plus curieux, histoire de La Grenade

Avant l'arrivée de Christophe Colomb en 1492, l'île était habitée par les Caraïbes. Christophe Colomb baptisa cette île Concepcion. Une compagnie fondée par le cardinal français Richelieu acheta l'île aux Anglais en 1650. La Grenade resta sous domination française jusqu’en 1762. Elle devint officiellement britannique en 1763 par le traité de Paris qui mit fin à la guerre de Sept Ans. Les Français s'emparèrent à nouveau de l'île en 1779 mais les Britanniques la reprirent peu après. La paix fut rétablie lors de la signature par les deux camps du traité de Versailles en 1783. Provoquée par Victor Hugues une révolte pro-française éclata en 1795 mais fut matée par les troupes britanniques.
De 1958 à 1962, la Grenade devint une province de la Fédération des Indes occidentales qui éclata rapidement. 
L'île accéda à l'indépendance le 7 février 1974 devant un Royaume du Commonwealth, avec Eric Gairy comme premier ministre. Mais le gouvernement de celui-ci devint progressivement autoritaire, déclenchant un coup d'Etat en 1979 par le populaire et charismatique leader populiste Maurice Bishop qui mit en place le Gouvernement révolutionnaire populaire de La Grenade (People's Revolutionary Government of Grenada PRG). Bishop n'organisa pas d'élections et sa politque socialiste  le rapprocha considérablement du régime de Cuba. Ceci était dérangeant pour les pays voisins comme Trinité et Tobago, la Barbade, la Dominique et surtout les Etats-Unis. Au sein du gouvernement socialiste, les dissensions entre une section pro-soviétique loyale à Moscou et les partisans de Bishop conduisirent à l'arrestation de ce dernier. Il fut exécuté le 19 octobre 1983, l'armée (dominée par les éléments pro-soviétiques) prenant le pouvoir.

Six jours après la prise de pouvoir par l'armée en octobre 1983, la Grenade était envahie par une coalition menée par les Etats-Unis. Cette intervention fut demandée par l'Organisation des Etats de la Caraïbe Orientale (ECO). La requête fut rédigée à Washington. L'opération fut le plus grand déploiement américain depuis la guerre du Viêt Nam. 

La guerre fut rapide et la coalition américaine (7 000 soldats américains et 300 hommes d'Antigua, de la Barbade, de la Dominique, de la Jamaïque, de Sainte Lucie et de Saint-Vincent qui n'ont pas participé aux combats) vint rapidement à bout des forces grenadiennes (1200 soldats assistés par 784 Cubains et quelques instructeurs provenant d'URSS et d'autres pays communistes). Après la chute du PRG, des élections furent tenues en 1984et virent la victoire du Nouveau Parti National.

Maison très colorée de la Grenade
   


lundi 15 décembre 2014

UNE TROISIEME TRAVERSEE DE L’ATLANTIQUE POUR PHILEAS

25 novembre, 14h00 un concert de cornes de brume en « tut majeur» envahit les pontons de la marina. Le départ du sextet de queue de MédHermione n’a rien de discret. Nous nous époumonons  mutuellement pour annoncer notre appareillage collectif et saluer nos amis une dernière fois avant une quinzaine de jours.

Nul besoin de faire l’appoint en gasoil à la station de la marina, notre traversée Lanzarote-Cap Vert fut intégralement effectuée sous voiles. En revanche, par précaution, nous embarquons un bidon de 20 litres supplémentaires, les alizés ont parfois des coups de blues et en oublient de souffler pendant de longues heures voire pendant plusieurs jours. 100 litres d’eau douce en jerrican sont également embarqués en complément aux 530 litres de nos réservoirs, nous ne sommes point à l’abri d’impondérables prolongeant notre séjour en mer, une avarie par exemple. Marin prévoyant ne te déshydratera point.1

La silhouette de Sao Vicente s’éloigne peu à peu, un dernier regard en arrière et nous sommes prêts pour notre longue transhumance à travers l’Atlantique. Pendant plusieurs heures nous restons à portée de vue et de VHF de nos camarades. La nuit venue nous nous éloignons les uns des autres et effectuons une veille attentive pour éviter toute collision. Au petit matin Philéas est seul au milieu de l’immensité. Nous avons opté pour l’orthodromie contrairement au reste du groupe qui a choisi l’option loxodromie proposée par leur logiciel de navigation2.

Les premiers jours la mer tourmentée et hachée nous ballotent sans ménagement. Nous nous félicitons d’avoir proposé un patch contre le mal de mer à mon oncle Jean-Pierre qui garde encore un souvenir bien désagréable de ses premiers milles parcourus dans l’archipel du Cap Vert. Lorsque, enfin, la houle se discipline et que les mouvements deviennent plus longs et moins brutaux il est complètement amariné et libéré de son appréhension.

Un soir peu avant le dîner, Christian installé dans le carré est interpelé par des sifflements étranges. Nous prêtons l’oreille, les bruits s’intensifient et semblent venir de l’extérieur. Intriguée, je monte dans le cockpit et distingue des formes noires sautant autour de Philéas. Ce sont des dauphins. Ils s’en donnent à cœur joie dans l’obscurité. C’est bien la première fois que nous sommes alertés de leur présence par leur « vocalises ». 

Durant les 500 premiers nautiques, les voiles bien réglées ne nécessitent que peu d’intervention. Puis des dépressions suivies des grains viennent perturber l’alizé et concentrent toute notre attention. Les veilleurs scrutent le ciel prêts à réduire la voilure avant l’arrivée des grains, d’abord nocturnes puis matinaux. Les jours se suivent et ils s’invitent de plus en plus fréquemment. A mi-parcours ils s’incrustent de l’aube au crépuscule. Le ciel est couvert, Philéas est abondamment arrosé à moult reprises. Les cirés n’ont pas le temps de sécher. Philéas fait preuve de coquetterie et change de garde-robes au gré des caprices du vent : grand-voile haute, grand-voile avec un ris3, grand-voile avec deux ris, grand-voile haute, génois tangonné, génois sans tangon, trinquette…seul le spi reste dans son sac et attend la fin de la tourmente. Qui parle de traversée sous le signe du soleil et d’un vent de nord-est régulier ? L’organisateur de la transat nous aurait-il menti ? Mon oncle relève que les conditions de navigation ne correspondent pas au type de croisière proposé sur catalogue par le skipper de Philéas : navigation tranquille sous alizés dociles.  Néanmoins il n’insiste pas mais uniquement par crainte d’être suspendu en haut du mât pour rébellion !

Comme souvent, cuisiner à bord relève de l’acrobatie. Aliments et ustensiles tentent de s’échapper au moindre twist de Philéas. La position de la cuisinière n’est pas très gracieuse : jambes écartées pour assurer un bon équilibre et éviter des chorégraphies hasardeuses. Parfois les casseroles maintenues sur la gazinière par des clips de fixation s’essaient malicieusement aux sauts d’obstacles. L’apesanteur est de courte durée et l’atterrissage toujours brutal. J’ai pensé à me faire greffer une paire de mains supplémentaires mais finalement il est plus simple d’apprendre à jongler au cirque de la houle.

8 décembre 18h40 nous venons de franchir la ligne imaginaire de la mi-distance entre Cap Vert et Grenade. L’équipage masculin marque l’évènement en s’octroyant un « cuba libre4 ». Je reste sobre, il faut bien que quelqu’un garde la tête froide !

Après  la pluie, le beau temps. Le soleil et les alizés sont enfin de retour, mais pour combien de temps ? Le spi bien gonflé tire Philéas avec entrain. Les cirés et vêtements humides suspendus sur les filières cassent la fière allure de Philéas filant au-dessus de 6 nœuds et font penser à une journée de puces nautiques ou de grand nettoyage de printemps. A chacun son interprétation !  Des puffins des Anglais et des labbes à longue queue, intrigués par ce grand déballage viennent satisfaire leur curiosité.

Depuis quelques jours l’abondance des sargasses vient freiner notre production énergétique : elles se prennent dans l’hélice de notre hydro générateur. Nous sommes contraints de le remonter très régulièrement pour le libérer de ces algues qui contrarient son fonctionnement. Nous n’en avions pas rencontré si tôt  lors de notre traversée en 2011. Mais pas de doute nous sommes bien dans les 15° de latitude nord et non en mer des Sargasses.

Sargasses
Le réfrigérateur commence à se vider, les lignes sont mises à l’eau. Après quelques heures d’attente une dorade s’intéresse à notre leurre. Alain la ferre, elle est presque remontée sur le pont mais Christian n’est pas assez prompt cette fois dans le maniement de l’épuisette, elle s’échappe. Dommage ! Nous attendrons la deuxième touche ; les dorades se déplacent toujours en couple. Une séance d’entraînement à l’utilisation de l’épuisette est immédiatement programmée pour tout l’équipage ! En début d’après-midi la ligne se tend, l’épuisette est à poste, la coryphène n’a aucune chance, les prédateurs salivent déjà. Le repas du soir est assuré. Elle est immédiatement découpée en filets, la tête est rejetée à l’eau. Une vingtaine de minutes plus tard, Jean-Pierre, de quart, voit passer un requin le long du bord probablement attiré par l’odeur du sang. Etrangement toute envie de baignade s’évapore…   

Treizième jour de mer depuis notre départ du Cap Vert, les alizés tardent toujours à s’établir durablement. Un jour sur deux nous essuyons des grains à répétitions. Nous scrutons le ciel maculé de nuages. Des cumulonimbus menacent la sérénité de notre dimanche. Le marais barométrique et la chaleur de la journée annoncent une soirée voire une nuit agitée. En début de soirée des orages éclatent autour de nous, des éclairs illuminent le ciel sporadiquement. Trois heures déjà que je surveille le ciel et veille aux grains, la visibilité est mauvaise, seul le flash des éclairs perce la couche brumeuse. 23h00, une heure avant la fin de mon quart, le vent accélère subitement, je me hâte d’enrouler le génois avant l’arrivée du grain et j’appelle du renfort pour réduire au plus vite la voilure. Trop tard, des rafales s’abattent sur Philéas, le pilote automatique décroche, je me rue sur la barre pendant que Christian prend des ris dans la grand-voile. Alain arrive à la rescousse, la grand-voile est affalée finalement et la trinquette hissée. L’orage est si violent que Philéas est difficilement manœuvrable. Pendant deux heures nous prenons une allure de sauvegarde. Quand  ça grogne chez Neptune  l’équipage fait le dos rond et se cramponne en attendant que l’orage passe.  

L’aube annonce une journée plus calme. La pêche reprend. L’alerte est donnée par Jean-Pierre qui remonte une énorme dorade le long du bord. L’épuisette n’a pas le temps d’arriver que la coryphène dans un sursaut de désespoir se décroche de l’hameçon et retrouve son élément. Puis notre leurre est pris pour jouet par un petit requin qui toutefois à la bonne idée de ne pas sectionner notre ligne. Jusqu’ici nous n’avions jamais croisé de requin en navigation, mon oncle semble les attirer. 

De plus en plus fréquemment notre regard prend de l’altitude, non pas pour surveiller les nuages ou les voiles mais distrait par l’évolution de fous de bassan et en soirée d’océanites tempêtes. Tiens un oiseau au plumage inhabituel ! Séance d’identification, les  livres et les plaquettes sont sortis. Le plumage brun tacheté de blanc, le bec blanc et jaune sont caractéristiques d’un fou de bassan de trois ans. Les juvéniles sont de couleur brun/noir et leur robe s’éclaircit avec l’âge pour devenir blanche, un peu comme mes cheveux….

Fou de bassan
Pour notre dernier jour de mer avant l’arrivée, le soleil et les alizés, enfin installés sont au rendez-vous. Jean-Pierre découvre après plus de deux semaines de navigation, les conditions normales d’une traversée de l’Atlantique. Le spi tire Philéas avec entrain.  
Grenade en vue


Grenade est à portée de vue depuis l'aube.

Mon oncle, à l’affût depuis hier, est tout heureux d’annoncer à 07h00 du matin « terre, terre droit devant ! ». Ce soir il aura droit à double dose de rhum, parole de skipper5

Le thazard en question
Que souhaiter de plus ? Un poisson pour améliorer l’ordinaire peut-être ! Si la cambuse est encore bien fournie, les produits frais ont déserté le réfrigérateur depuis quelques jours. Vœux exaucé ! 

En début d’après-midi, je sonne l’alerte : un poisson à la traîne, vite apportez l’épuisette ! Je ramène la ligne en veillant à bien ferrer la bête et en gardant la tension. 

Attention aux doigts
Pas question de la perdre cette fois. Je rapproche la prise de Philéas ; notre leurre a aiguisé l’appétit d’un beau thazard d’environ 80 cm. Notre épuisette est trop petite, toute tentative de remontée sur le pont risque de se solder par un échec. 
Pas de précipitation, nous n’avons pas dit notre dernier mot. Nous le saisissons avec le croc et le halons sur le pont. 
Attention aux doigts, les dents acérées de notre proie sont prêtes à mordre !


Le 12 décembre 2014 à 16h00, heure locale, 89 jours après notre départ de Toulon et 2 157 nautiques parcourus depuis notre appareillage du Cap Vert, nous hissons le pavillon de Grenade et mouillons dans la jolie baie de True Blue. Un restaurant avec une belle terrasse à colonnettes, suspendu au-dessus de l’eau borde ce mouillage sympathique. Autour s’étend un complexe hôtelier avec cottages de charme. A l’entrée de la baie une petite île avec des résidences de style british, très harmonieuses, nous souhaitent la bienvenue.

Après le bleu de l’immensité de la mer, le vert de la végétation luxuriante est une invitation à la découverte de Grenade. Grenade, découverte par Christophe Colomb lors de son 3ème voyage en 1498, fut baptisée « conception ». Plus tard des navigateurs espagnols lui donnèrent son nom actuel comparant ses sommets verdoyants aux montagnes dominant la ville andalouse de Granada.


Demain, après une bonne nuit de sommeil, la 1ère depuis 17 jours non entrecoupée de quarts, nous rejoindrons la marina de St George, la capitale de l’île et nos camarades de la flottille MédHermione.



17 jours de traversée




1 Adage de l’auteure
2 L’orthodromie est un arc de grand cercle qui suit la courbe terrestre alors que la loxodromie est une ligne droite sur la carte qui coupe les méridiens à angle constant.
3 Prendre un ris : manœuvre consistant à réduire la superficie de la voile hissée lorsque le vent forcit ou en prévision de l’arrivée de grains. Sous les grains se produit un phénomène de survente. A bord de Philéas nous pouvons prendre jusqu’à trois ris dans la grand-voile et un ris dans la trinquette.
4 Cuba libre : cocktail composé de rhum, coca cola et citron.
5 Dans la marine à voile, le premier à apercevoir la terre après de longues semaines voire de longs mois de navigation était récompensé par une double dose de tafia.  

mardi 25 novembre 2014

PHILEAS A SAO VICENTE - CAP VERT


Quelques heures après notre appareillage de Santa Luzia les bouées d’accès de la marina de Mindelo se dessinent devant nous. Avant d’embouquer le chenal nous laissons sortir la soixantaine de voiliers de l’ARC+. L’organisateur du rallye annonce par VHF le départ du groupe des régatiers suivi par un compte à rebours pour le groupe des croisiéristes1
.
Pour la seconde escale de regroupement de la flottille MédHermione, nous accostons à la seule marina du Cap Vert, la marina de Mindelo, que nous connaissons bien pour y avoir séjourné en 2011. Les infrastructures ont peu changé, la ville en revanche s’est adaptée aux besoins des plaisanciers en escale. Le passage de l’ARC+ pour la deuxième année consécutive n’est sans doute pas étranger à cette modernisation ; des supermarchés bien achalandés, des bars aux normes occidentales avec wifi, des restaurants, et « French touch » une boulangerie pâtisserie proposant brioches et croissants fleurissent dans les rues de la capitale. Les marchés de fruits et légumes abondent également et proposent une plus grande diversité de produits qu’en 2011. Outre le marché municipal couvert aux étals bien alignés et les petits marchés de plein air dressés sur la place principale, de nombreux revendeurs installés dans des garages offrent bananes, tomates, patates douces, oignons, aulx, salades, citrons, papayes… Ici pas de cahier des charges à respecter, pas de calibrage commercial, tout est bon pour la vente en dépit de l’apparence. Les oranges à la peau tachetée qui n’attireraient pas le regard du consommateur occidental sont juteuses et goûteuses à souhait. Le marché aux poissons est toujours aussi animé, des pièces de tailles impressionnantes sont soit vendues en l’état soit débitées et proposées au kilo -un kilo minimum- pour un prix dérisoire oscillant entre deux et quatre euros le kilo. Pendant notre séjour nous faisons une cure de thon : poisson cru à la tahitienne, poisson grillé, curry, carpaccio, chao men.
Si vous êtes amateurs de pêche au gros sachez que le record des plus belles prises est détenu au Cap Vert. Ses eaux préservées de la pêche intensive abritent des « monstres » et notamment des marlins impressionnants.

L’alliance française propose toujours, dans un cadre agréable, rafraichissements, encas et wifi. Dès le seuil de l’établissement franchi, le visiteur est saisi par une agréable atmosphère de sérénité.

Tout comme en 2011 nous sommes accueillis par Éric et Hélène, normands d’origine installés à Mindelo depuis quelques années à l’occasion d’une escale …longue durée. Depuis notre dernier passage Éric a acquis un bateau et s’est lancé dans la pêche au gros. Un séjour aux « petits oignons » nous est concocté par nos G.O. normands. Nous nous laissons faire avec plaisir. 

Soucieux de notre santé, Éric débute notre stage de remise en forme par une petite marche entre mer et montagne aboutissant à un phare désaffecté.  
marche à Sao Vicente
Un petit sentier escarpé et une température ambiante bien supérieure à 30° assurent un drainage lymphatique efficace aux marins que nous sommes, davantage habitués aux embruns depuis deux mois qu’aux randonnées. Et cerise sur le gâteau, la ballade découverte de Sao Vicente, ponctuée de paysages magnifiques s’achève par un rafraîchissement avec sels de bain sur une superbe plage de sable. 
dégustation de la cachupa

L’étape suivante, la première séance de dégustation de plats locaux de notre séjour n’a rien de diététique, mais au diable le régime. Une cachupa très copieuse, plat typique du Cap Vert, nous est servie sans modération. La recette de la cachupa varie en fonction des ingrédients disponibles. Préparée avec du maïs, des haricots, des fèves, des carottes, de la viande de porc, du boudin, du poisson, des patates douces, de la courge, du manioc, notre cachupa est très riche en ingrédients et …en calories ! La séquence gastronomie ne fait que débuter…

Le lendemain Éric et Hélène nous ouvrent les portes de leur maison ou plus précisément de leur jardin pour un repas langoustes ; repas langoustes tant apprécié en 2011 et dont la simple évocation continue à faire saliver aussi bien les anciens de MédAtlan que les petits nouveaux de MédHermione2


La visite de l’île de Santo Antao, distante de Mindelo d’une dizaine de nautiques, s’inscrit au  programme de notre troisième jour de détente. Après les séquences « tourisme sportif » et « gastronomie », Pascual, ami d’Éric et Hélène, belge de naissance mais Cap Verdien d’adoption, nous offre une journée plaisir des yeux et paysages époustouflants à tous les virages ! L’île de Santo Antao, très verte et montagneuse, charme ses visiteurs. Plus arrosée que Sao Nicolao elle est bénie des Dieux pour les cultures vivrières. Bananiers, papayers y poussent sans effort. 

Le fromage de chèvre frais et fumé est également une spécialité du lieu. Nous en profitons pour compléter notre avitaillement du bord en achetant quatre kilos de papayes et un demi-régime de ces petites bananes si délicieuses inconnues des marchés français car trop fragiles pour être exportées.



Sao Antao
Les îles capverdiennes, si dépaysantes, nous font oublier toute notion du temps. Le journal de bord, mémoire du marin, est aussi le témoin infaillible de nos escales ; quinze jours déjà depuis notre premier mouillage dans l’archipel, dont sept jours à Mindelo partagés avec nos camarades, se sont écoulés.
Les alizés nous font un appel du pied insistant, nous avons un océan à traverser ! L’équipage s’active pour parfaire les derniers préparatifs avant le grand saut vers Grenade ; avitaillement, rangement, dernière météo, les deux semaines à venir seront mouvementées, rouleuses surtout. 


*
Le 25 novembre, soit trois ans jour pour jour après notre première traversée transatlantique, les regards se tournent vers l’ouest, une page se tourne. « Hisse le grand foc tout est payé »3

Trajet traversée Cap Vert vers Grenade



ARC: Nouvelle branche de l’Atlantic Rally for Cruisers partant du Cap Vert au lieu de Gran Canaria (Canaries) pour rejoindre Ste Lucie. Les inscrits au  rallye ont le choix entre l’option traversée en mode régate ou traversée en mode croisière.
2 Séjour au Cap Vert en 2011 : voir article sur ce blog :  http://rmphileas.blogspot.fr/2011_11_01_archive.html
Article de  Novembre 2011 : Archipel du Cap Vert – Sao Vicente et Santo Antao 
3 A l’époque des grands voiliers, cette phrase marquait le départ. A partir de ce moment les dettes de l’équipage étaient effacées


lundi 17 novembre 2014

EN ROUTE VERS L'ARCHIPEL DU CAP VERT

Avec l’arrivée d’Alain nos quarts s’en trouvent allégés. Nous apprécions de tourner seulement toutes les quatre heures. Finis les six heures de veille nocturne.

Archipel du Cap Vert
Dès le départ un vent de nord-est de force variant entre 4 et 6 nous pousse vers notre destination. Mais comme rien n’est jamais parfait une houle croisée ballotte Philéas de bâbord à tribord. J’ai du mal à m’adapter à cette mer hachée et à ces vagues courtes. Qui parle du confort d’une allure au portant? Dans ces moments je pense réellement que l’amour de la mer est un manque de discernement…


Pendant sept jours la houle s’impose, tantôt ronde tantôt plus brutale. Le vent quant à lui, pour la première fois enfin depuis notre départ de Toulon ne nous fait pas faux bond pendant cette traversée. En revanche nos tentatives de pêche restent vaines. Aucune des trois lignes de traîne mouillées n’aiguise l’appétit d’une petite dorade coryphène ou d’un thon, conséquences sans doute d’une mer trop agitée. La poêle reste désespérément vide ! Seuls quelques exocets viennent s’échouer sur le pont de Philéas pendant la nuit. Lors d’un de mes quarts nocturnes un poisson volant, es-commando suicide, tente de m’assommer. Je ne dois mon salut qu’à la capote qui fait écran entre nous, tandis que son binôme atterrit dans l’épuisette restée sur le passavant…

La veille de notre arrivée tout l’équipage gagne une journée spéciale rodéo. La mer s’enrage, s’acharne furieusement sur Philéas. Tel le roseau il fléchit –mais ne se rompt point-, perd l’équilibre, part au rappel avec brusquerie puis finit par se redresser. A l’intérieur malheur à l’imprudent qui omet de se tenir ou aux objets qui ne seraient pas arrimés. A l’heure des repas, pas de mondanité à bord, nous empoignons fermement nos assiettes, il suffit d’une seconde d’inattention pour que leur contenu entame une valse à un temps. Parfois, Furiosa vexée revient à la charge sans scrupule. La hanche de Philéas s’applique à épauler au mieux les lames scélérates.


A l’aube du septième jour se dessine devant nous l’île de Sal puis peu à peu la baie de Palmeira. Le fonctionnement des feux de signalisation à l’entrée du port étant aléatoire nous avons réduit notre vitesse en cours de nuit pour n’arriver qu’au petit matin. Nous croisons quelques pêcheurs sur leurs barques colorées se dirigeant vers le large. Au  milieu du chenal d’entrée nous distinguons des coffres d’amarrage puis quatre bouées signalant le quai des tankers. Elles ne sont pas allumées ... Après une semaine de stage intensif au twist, la fin de l’entraînement est bienvenue. Il ne faut pas abuser de la « générosité » de la mer !

Des taches plus terre à terre nous attendent : formalités douanières et d’immigration. C’est parti pour la tournée des administrations : police maritime puis police des frontières installée sur le site de l’aéroport à 7 km de la ville. D’après les us et coutumes seul le skipper du voilier est autorisé à se rendre à terre pour effectuer toutes ces démarches. L’équipage ne peut débarquer qu’à l’issue de l’achèvement de toutes ces opérations. Le 12 novembre  l’officier d’immigration de permanence décide que tous les membres doivent se présenter, mais en dehors des périodes de pointe, c’est-à-dire des atterrissages d’avions.

Aéroport de Sal

Le lendemain nous nous rendons tous en bus local à l’aéroport. L’officier du jour ne s’intéresse qu’au skipper et semble embarrassé par notre présence. Pour une fois nous aurons fait notre entrée à l’aéroport comme tout le monde !

A Palmeira  nous avons notre guide personnel, mon oncle Jean-Pierre arrivé par voie aérienne deux jours auparavant. Pas besoin d’ouvrir le petit futé ou le lonely planet, il connaît déjà tout de Sal. Il a tué le temps le séparant de notre arrivée en discutant avec les autochtones et notamment avec Omar qui lui a présenté son île.

Le Cap Vert totalise 10 îles dont 9 habitées et 8 îlots situés à environ 450 km au large du Sénégal. L’archipel, essentiellement d’origine volcanique, se divise en deux ensembles géographiques suivant leur exposition aux alizés : les îles Barlavento au nord plus exposées au vent et plus fraiches (Boa Vista, Sal, Sao Nicolao, Santa Luzia, Sao Vicente et Santo Antao) et les îles Sotavento ou îles sous le vent non exposées et donc plus chaudes (Brava, Fogo, Santagiao et Maio). Le Cap Vert reste pendant presque toute l’année sous  l’influence de l’anticyclone des Açores qui génère des vents dont l’alizé et affecte les courants marins.
Avec Philéas nous ne ferons escale qu’aux îles Barlavento (Sal, Sao Nicolao, Santa Luzia, Sao Vicente et Santo Antao) avant de traverser vers les Antilles.

Sal, île la plus connue de l’archipel du fait de son aéoroport international s’étend sur 30 km de long et 12 de large. Plat et désertique, son paysage est nu, aride et sec.  Elle est l’une des trois plus anciennes îles de l’archipel. Bordée par une belle plage de sable fin au sud-ouest elle est un spot référencé pour la  planche à voile, le kite surf, et le surf. Les magazines spécialisés classent le site parmi les meilleurs au monde, à un niveau ayant peu à envier à celui d’Hawaï. De nombreux surfeurs y viennent entre novembre et avril  pour profiter des alizés et de la forte houle qui en découle.

L’intérêt d’un séjour à Palmeira étant limité nous aspirons à un mouillage plus attrayant. Nous optons pour l’une des deux belles plages réputées de l’île où nous entendons bien nous baigner. Avant d’appareiller nous récupérons contre quelques euros l’acte de francisation de Philéas conservé deux jours auparant par l’officier de police maritime.

La baie de Mordeira, sauvage, vierge de toute présence humaine nous accueille. Une immense piscine encercle Philéas. Le long de la plage de beaux rouleaux viennent s’écraser contre le rivage et poussent le baigneur sur la plage. En revanche pour rejoindre Philéas il faut ruser, s’élancer entre deux trains de vagues et s’éloigner au plus vite de la côte.
Le lendemain matin nous apercevons des 4X4 des tours opérateurs baladant leur lot de touristes au milieu des dunes. Dans l’après midi le groupe n° 2 débarque sur la plage pour s’essayer au stand up paddle. En fin d’après midi nous nous retrouvons à nouveau les uniques occupants des lieux et savourons un ti-punch en observant le coucher du soleil.  Un avant goût des Antilles !
Avant de rejoindre Sao Vicente, notre prochain port de regroupement, nous mettons le cap sur Sao Nicolao situé à 90 nautiques dans l’ouest de Sal. Très vite mon oncle découvre le dessous des cartes de la navigation : le mal de mer. Une mer agitée prend sournoisement son estomac pour otage... Son malaise va croissant, la phase d’amarrinage a débuté dès son premier jour de mer à bord de Philéas et durera jusqu’au mouillage de Porto de Tarrafal.   

Tarrafal, le plus grand des trois ports de l’île est peu fréquenté par les voiliers de passage. Une grande plage de sable noir borde la ville. D’après les guides touristiques les vertus curatives des sables noirs de Tarrafal, chargés en iode et en titane seraient excellents pour soulager l’arthrite et les rhumatismes. Pour être efficient l’enveloppement requiert 4 heures de patience. Aucun candidat à bord de Philéas ne s’est porté volontaire pour le test d’efficacité !

La moyenne d’âge de la population que nous côtoyons est peu élevée. De nombreux enfants profitent des bienfaits de la baignade et se satisfont de peu de chose. Très peu de jeunes gens disposent d’un téléphone portable basique. Les smartphones seraient bien inutiles ici nous n’avons pas trouvé de connexion wifi.

Le littoral très découpé de l’île est escarpé  tandis que l’intérieur présente de multiples montagnes et des vallées étroites et profondes plus ou moins verdoyantes, où se concentre la plus grande partie de la population. Le paysage est sauvage, rude et austère. De nombreuses traces de lave et d’éboulis omniprésentes à Sao Nicolao témoignent d’une activité volcanique très intense par le passé. Les canyons très profonds font penser à des paysages de Far West. Autre contraste saisissant, la côte ouest du côté de Tarrafal, zone plutôt aride et sèche avec ses montagnes et ses plages, qui côtoie une région fertile, Riberia Brava, Agua das Patas et la plaine de Faja, recouverte d’arbres et de cultures.  Sao Nicolao est considérée comme l’une des quatre îles agricoles du Cap Vert. La région de Faja, la plus verte,  héberge les principales cultures, grâce à une nappe phréatique souterraine. L’eau est acheminée par une galerie de 2 km creusée dans la roche. Ces travaux ont été réalisés avec l’aide matérielle  et financière de la France.


A Tarrafal nous nous étonnons du nombre significatif de maisons et petits immeubles construits au cœur et en périphérie du village. Les façades présentent pour la plupart des arrondis, des balcons en forme de demi-lune agréables à regarder. L’architecte a fait preuve de goût. Si la construction de certains bâtiments semble avoir été suspendue depuis un bon moment d’autres maisons sont en phase d’achèvement. Le travail paraît soigné, les peintures vives et variées des façades dénotent un goût prononcé des Cap Verdiens pour les couleurs criardes.


A la sortie de Tarrafal, un grand collège flambant neuf attend ses élèves, le terrain de football, récent également, est quant à lui envahi par des joueurs motivés. A l’extérieur du village un lotissement surprenant aux maisons toutes identiques, alignées au cordeau et encerclées par une clôture de fil de fer barbelé bordent la plage. Nous nous interrogeons sur l’utilité de cet ensemble immobilier ; aucune âme qui vive  n’anime ce site fantôme. La plupart des constructions récentes, d’ailleurs, sont inhabitées. D’où proviennent les fonds, fonds européens, internationaux, blanchiment d’argent ? Nous n’en saurons pas davantage pour l’instant.

Le dimanche matin, Jean-Pierre, Alain et moi partons à la ville en transport en commun. Christian reste à bord pour garder Philéas. Ribeira Brava est le chef lieu de l’île avec 5 000 habitants sur les 13 000 peuplant Sao Nicolao. Antonio, notre chauffeur, fait trois fois le tour du village espérant remplir son mini bus, en vain, les villageois sont à la messe et les rues sont désertées. Nous serons les seuls passagers.
Dès la sortie de Tarrafal les rues pavées font place à une belle route  au  revêtement uniforme. Pas un seul nid de poule, pas une bosse. Un bitume à faire pâlir d’envie les Toulonnais de passage !

Peu à peu nous quittons les paysages arides et secs proches de la mer, et prenons de l’altitude. Notre chemin serpente au milieu d’une région verte : le grenier de Sao Nicolao. Nous traversons des cultures vivrières et maraîchères. Manioc, ignames, haricots, bananiers, papayers, patates douces, pommes de terre, maïs abondent entre Faja de Cima et Faja de Baixo, non sans effort ; le Cap Verdien s’est adapté au relief de son île et pratique de façon artisanale la culture en terrasses. Ici et là nous croisons des ânes destinés au transport des récoltes, des femmes portant sur leur tête de lourdes charges. Quelques rares chèvres et veaux patûrent à flanc de coteau. Nous sommes loin de l’élevage intensif des bovins et des ovins engraissés aux granulés. Ici des coqs et des poules réellement élevés en plein air, grattent le sol et chantent à tout moment de la journée.

Paysage à l'intérieur de Sao Nicolao 

A col de Cachaco, un point de vue splendide sur la vallée de Ribeira Brava s’offre à nous. Nous conservons les yeux rivés sur ce paysage grandiose. Notre bus contourne la montagne, descend une vallée, remonte vers l’autre versant, longe la côte nord-est avant de faire route à nouveau vers le centre de l’île. Quelques cinquante minutes après notre départ nous arrivons à Ribeira Brava. Antonio s’arrête sur la place principale de la ville. Les rues ne sont pas très animées. Les Cap Verdiens, très croyants, sont encore à l’office. Le dimanche matin l’église, reconstruite en 1891, accueille les fidèles de l’agglomération et des communes environnantes. Nous flânons dans les vieilles rues pavées étroites. Là aussi les façades des maisons sont très colorées et le terrain de football tout neuf, aux murs d’enceintes peints d’un orange et d’un vert flamboyant, attire le regard. Des panneaux publicitaires informent les adminstrés des efforts faits par le gouvernement, soutenu par des banques et autres sponsors, pour faciliter les conditions de scolarisation des enfants : 200 000 kits scolaires ont été distribués dans les écoles en 2014.    


A l’issue de la messe les paroissiens empruntent les bus stationnés sur la place de l’église pour rejoindre leur village. Nous ne sommes plus les seuls clients d’Antonio qui vient nous chercher à l’épicerie du coin avant de repartir. Nous saluons les autres passagers d’un « bom dia[1] » et prenons place. Ma voisine, âgée d’une cinquantaine d’années engage la discussion. Un mélange de Portugais, de Français et d’Espagnol nous permet de contourner la barrière de la langue. Elle habite la ville m’affirme t-elle avec fierté et se rend à Tarrafal pour visiter sa famille. Elle me commente les paysages, m’indiquent les chemins de randonnées et m’entretient sur la pluviomètrie de l’île. Cette année se désole-t-elle est une année de sècheresse, la pluie espérée entre juin et septembre a fait défaut. En 2009, ce fut l’inverse, des pluies torrentielles ont entraîné des inondations. Parvenus à destination nous prenons congé.

Le lendemain matin je reprends la route vers Ribeira Brava. Antonio m’apercevant sur le bord du chemin s’arrête. Pendant une vingtaine de minutes, il tourne dans le village pour remplir son mini-bus. Nous croisons des enfants tirés à quatre épingles marchant vers l’école. Tous revêtent un uniforme : une blouse bleue claire. Je souris en croisant  deux petites filles tenant un parapluie rose imprimé de petits dessins enfantins. Leur innocence attirerait-elle la pluie ?

Mon déplacement est motivé par la gourmandise, gourmandise des yeux certes, la route scénique reliant Ribeira Brava est très agréable mais la gourmandise du ventre intéresse davantage l’équipage resté à bord… Un approvisionnement en fruits et légumes frais produits localement est le bienvenu pour améliorer l’ordinaire. Dans les villages traversés, Antonio fait des détours, livre des paquets, en réceptionne d’autres, tantôt s’arrête pour embarquer des passagers, tantôt recule de deux mètres pour prendre une personne. Les villageois ne se hâtent point, ne pressent jamais le pas à l’arrivée du bus. Ici pas d’énervement, pas d’horaire à tenir, le chauffeur attend sans manifestation d’impatience des passagers. Tous se connaissent et se rendent service mutuellement.

Mon marché à la ville sera vite fait. En revanche il me faudra apprendre la patience et attendre que le bus pour Tarrafal se remplisse. Ici la notion de temps est relative, si les usagers ne sont pas là ou tout simplement pas prêts, le chauffeur ne part pas. J’ai adopté le rythme cap verdien ; pour vingt minutes passées au marché j’ai quitté Philéas à 8h00 pour n’être de retour que vers 11h00 !


Après un rapide déjeuné nous appareillons pour Santa Luzia, située à 27 nautiques dans l’ouest, notre dernière escale avant de retrouver nos camarades à Mindelo.
Santa Luzia est une île déserte et inhabitée et très souvent ventée. Le sud est plat avec des dunes et des plages, tandis que le nord est plus élevé avec des falaises plongeant dans la mer. Nous mouillons sur la côte ouest, le long d’une plage paradisiaque. Nous n’entendons que le bruit des vagues qui viennent s’échouer sur le rivage. En surface le sable est blanc mais dès que les pieds s’enfoncent le sable noir d’origine volcanique apparaît. De nombreux petits crabes, des pluviers en quête de nourriture courent sur le rivage. Mon abordage avec palmes, masque et tuba les dérange et les fait fuir.

Nous séjournons une journée et deux nuits dans ce petit paradis avant de rejoindre Sao Vicente et la civilisation.    

Sao Vicente vue de Santa Luzia





[1] Bom dia : bonjour. Terme utilisé le matin. Pour l’après midi bonjour se dit » boa tarde »     

mardi 4 novembre 2014

ESCALE A LANZAROTE

Une semaine déjà s’est écoulée depuis notre arrivée à Arrecife. Que le temps passe ! Nous avons retrouvé nos camarades de la flottille MedHermione. Ceux partis de Toulon le 12 octobre ont rejoint le point de regroupement en décalé après de très courtes escales de repos à mi-parcours. Un « apéro ponton » pour les premiers arrivés et un repas de cohésion à mi-séjour furent l’occasion d’échanges sur les conditions de navigation rencontrées par les uns et les autres.

Les peintures de la marina qui nous accueille ont juste eu le temps de sécher ; Marina Lanzarote a ouvert ses pontons aux navigateurs le 18 octobre et tous les travaux ne sont pas encore terminés. Conçue selon des plans dans l’air du temps, elle est bordée d’une multitude de boutiques n’ayant aucun rapport avec le monde de la mer. En revanche si vous avez oublié vêtements, chaussures, sous-vêtements, cosmétiques vous aurez matière à compléter votre trousseau ; des commerces flambants neufs vous attendent. Un petit supermarché offre essentiellement des alcools, valeur sûre pour les « apéros ponton ». Les quais sont arpentés le weekend par les autochtones attirés non pas par les voiliers mais par la concentration d’enseignes tendance. Pour fêter halloween et retenir le chaland, des animations, des ateliers « travaux manuels pour les enfants » sont organisés pendant deux jours sur le quai-promenade. Après trois jours au mouillage à Graciosa la sauvage et désertique, nous sommes plongés sans transition dans la civilisation.


C’est hors de la marina que Lanzarote nous dévoile son vrai visage. Hérissée de 300 cônes volcaniques, son paysage revêt un aspect rude et lunaire émaillé çà et là de vallées plantées de palmiers qui contrastent avec des champs de lave noire à l’aspect irréel. La visite de l’île n’a pas fini de nous étonner. 


Lanzarote - Canaries

Arrecife, environ 54 000 habitants, la capitale de l’île depuis 1852 est une ville sans cachet. Elle compte un nombre limité de lieux dignes d’intérêts –parmi lesquels deux châteaux- mais a l’avantage d’être une vraie ville, un lieu de vie et non exclusivement animé à des fins touristiques. En revanche Teguise, située à 12 km au nord, a des allures de village espagnol ou de medina nord-africaine. Quelques monuments rappellent que cette agglomération fut autrefois la capitale de l’île. Le dimanche matin, un immense marché monopolise ses rues bordées d’étals essentiellement destinés à une clientèle de touristes. Amateurs d’authenticité, s’abstenir ! Lors de notre passage un jour de semaine nous avons été frappés par le manque de vie dans les rues de Teguise. Cependant au détour d’une ruelle, notre attention a été attirée par un atelier discret. A l’intérieur un luthier nous a ouvert sa porte et laissé découvrir les différentes phases de fabrication du timple, sorte de ukulélé d’origine mal connue, probablement introduit dans l’archipel au XV° siècle par des esclaves berbères. Emblématique du patrimoine canario, ce petit instrument en bois à 5 cordes aux sonorités aigues est de toutes les fêtes traditionnelles. Le timple berbère était, semble-t-il, composé d’une carapace de tortue.



Cependant au détour d’une ruelle, notre attention a été attirée par un atelier discret. A l’intérieur un luthier nous a ouvert sa porte et laissé découvrir les différentes phases de fabrication du timple, sorte de ukulélé d’origine mal connue, probablement introduit dans l’archipel au XV° siècle par des esclaves berbères. Emblématique du patrimoine

Une autre surprise m’attendait plus loin, à Los Valles ; le coiffeur du village me convia avec insistance à pénétrer dans son salon, un salon d’un autre âge loin des design modernes. A l’intérieur des photos un peu jaunies, sur lesquelles figurait mon hôte, tapissaient l’un des murs. Non sans fierté il me montra les nombreuses coupes gagnées au fil des combats. Mon lutteur me fit comprendre qu’il était sourd et muet. Etaient-ce les conséquences de la pratique de  ce sport ? Je ne saurais le dire. Affiche à l’appui il m’invita à assister au prochain match organisé, disputé 15 jours plus tard.

La lucha canaria –lutte canarienne- remonterait aux Guanches, un peuple de robustes guerriers très portés sur les épreuves de force, qu’il s’agisse de sauter par-dessus les précipices, de plonger depuis de vertigineux promontoires ou de combattre corps à corps. Un membre de chaque équipe se place en face de son adversaire sur le terrain et, passé le salut protocolaire et quelques autres manifestations de bonne volonté, chacun tente de faire mordre la poussière à l'autre. Aucune partie du corps à l’exception de la plante des pieds ne doit toucher le sol et le premier à manquer à cette règle perd la partie. Les facteurs essentiels ne sont pas la taille et le poids des lutteurs –quoique que ces lutteurs soient aussi charpentés que des piliers de rugby- mais plutôt le talent des combattants à saisir leur adversaire et à le forcer à prendre la position dans laquelle il pourra facilement être renversé.

Haria
En remontant vers le nord-ouest, Haria, village installé au milieu d’une vallée plantée de palmiers et ponctuée de bougainvillées et de poinsettias  aux couleurs éclatantes, rompt la monotonie des paysages volcaniques. Aux XVII° et XVIII° siècles, les habitants plantaient traditionnellement un palmier pour célébrer la naissance d’un enfant -plus exactement 2 pour un garçon et 1 pour une fille-. Plus tard, cette oasis de style nord-africain devint une destination thermale fréquentée par des Canariens fortunés.

Au mirador del Rio un superbe panorama plongeant sur l’île de Graciosa captive le promeneur, spectacle grandiose au pouvoir envoûtant. Une autre curiosité de Lanzarote est la cueva de los Verdes. Un gouffre béant de 1 km de long est la partie la plus spectaculaire d’un tunnel de lave de plus de 8 km, généré par une éruption volcanique 5000 ans auparavant. En creusant un sillon vers la mer –plus de 6 km de galeries se trouvent désormais au-dessus du niveau de la mer et 1,5 km sous l’eau-, les couches supérieures se refroidirent et formèrent une croûte sous laquelle le magna en fusion continua à couler jusqu’à la fin de l’éruption.

Ile de Graciosa
 La route la plus pittoresque de l’île s’étire à l’opposé, au sud-ouest, entourée par des sommets volcaniques d’un côté et par la mer et les plages de sable noir de l’autre côté. A son extrémité une petite piscine vert émeraude située en face de la plage, tire sa couleur de l’algue qui s’y trouve. Il a constitué la toile de fond de l’affiche du film Un million d’années avant J.-C. dans lequel Raquel Welch s’expose dans un bikini en fourrure. Sa couleur est rehaussée par les roches volcaniques environnantes.

Piscine naturelle vert émeraude
La découverte de Lanzarote ne saurait être complète sans un petit tour du côté de la route des vins. Plantée de bien curieux vignobles, elle serpente à travers à travers la région du sud-ouest. Le sol de lave noire enrichi par les séismes successifs, convient parfaitement à la vigne cultivée dans de petits creux, derrière des murets en demi-lune appelés zocos. L’île s’enorgueillit de cultiver un cépage disparu des vignobles en Europe suite à l’épidémie de filoxera : le malvoisie.

Vignes en zocos
Nous n’aurons pas le temps cette fois de découvrir d’autres îles canariennes ; nous sommes attendus au Cap Vert situé à quelques 880 nautiques pour embarquer mon oncle.

Un dernier approvisionnement en vivres frais et nous appareillons avec Alain qui vient compléter l’équipage de Philéas. 
Trajet Canaries vers Cap Vert