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jeudi 19 février 2015

L’ARCHIPEL DE LA GUADELOUPE


MARIE GALANTE - ILES DE LA PETITE TERRE ET POINTE A PITRE

L’archipel de la Guadeloupe n’a rien perdu de sa séduction. Nous sommes sous le charme de ce bassin de navigation hors du commun. Nous savourons chaque instant de notre présence.

Marie Galante, la discrète, vit au rythme de ses pêcheurs et des navettes journalières débarquant leur flot de touristes en quête d’un rapide tour de l’île. Bien peu s’y attardent davantage hormis les gens de mer qui y jettent l’ancre de Grand Bourg à l’anse  Canot. Le soir Marie Galante retrouve sa quiétude et sa nonchalance pour notre plus grand plaisir.

Port de Grand Bourg - Marie Galante
 Notre séjour y sera de courte durée car nous entendons profiter d’une fenêtre météo favorable pour un pèlerinage aux îles enchanteresses de la Petite Terre. Point de forte houle de nord-est en prévision, la navigation dans la passe d’accès est praticable. Nous nous engouffrons dans le petit chenal séparant les deux petits îlots inhabités en quête d’une bouée d’amarrage. Le site est victime de sa réputation, une bonne partie des 13 coffres d’amarrage est déjà occupée par des catamarans tandis que  les autres ont fait le bonheur des monocoques. Le mouillage dans cette réserve marine protégée est interdit. Pas de chance nous allons devoir rebrousser chemin la mort dans l’âme lorsque… j’aperçois, bien cachée derrière un voilier, une…LA bouée salvatrice. Elle attendait Philéas. Nous sommes soulagés et fêtons notre bonne fortune le soir même autour d’un ti ’punch à la lueur des étoiles.
Equipée de palmes, masque et tuba je profite de la marée basse pour explorer le platier situé à l’est des îlots. A certains endroits les coraux sont pratiquement à fleur d’eau, je me fraye un chemin entre les pâtés de corail, explore les cavités dans lesquelles se cachent de timorés diodons porc-épics aux aguets. Les poissons coffres moutons, aux corps rigides en forme de fer à repasser ont une allure singulière. Leur carapace de plaques osseuses hexagonales ne laisse de passage que pour la bouche, l’anus, les narines, les ouvertures branchiales et les nageoires. En abondance des chirurgiens bleus, des girelles, des agoutis, des balaous au rostre étroit et pointu tel une aiguille, des poissons perroquets, feux tricolores reconnaissables à leurs dents soudées en forme de bec et pour les adolescents dits intermédiaires à leur dos et tête couverts de mouchetures d’un brun rougeâtre mélangées à des écailles blanches. Cachée dans une cavité une langouste évolue lentement.
 
 
Après deux bonnes heures de « snorkeling » je me rapproche de la plage, mon regard est attiré par une raie Pastenague américaine aux yeux exorbités peu esthétiques. Elle tente de se dissimuler dans le sable, trop tard nous nous regardons dans le blanc… des yeux. J’évite cependant de m’approcher trop près, la base de sa queue est armée d’un aiguillon venimeux dont la piqûre est douloureuse voire mortelle.



 A terre la visite de l’île dévoile un autre type de faune : des iguanes ont pris possession des lieux depuis longtemps. Au milieu des chemins, sous les feuillages, sur les buissons, ils sont omniprésents. Ces gros lézards à l’allure de dinosaures peuvent impressionner mais ils sont totalement inoffensifs.
 
 

En bordure de plage, dans de faibles profondeurs d’eau évoluent des jeunes requins citrons qui attendent de s’étoffer avant d’aller en découdre de l’autre côté de la barrière de corail. 




 Plus loin des pluviers courent sur le sable et à mon approche, se sentant menacés par mon appareil photos, s’envolent.
Inutile de préciser qu’un séjour aux îles de la Petite Terre est un moment de pur bonheur. Nous sommes délogés de ce site paradisiaque par l’annonce d’une houle de nord-ouest. Nous empruntons la passe avant d’être pris au piège par la mer. Le cap est mis sur la Guadeloupe, côte sud de Grande Terre et mouillons quelques heures plus tard devant l’îlet Gosier.

Le bourg de Gosier situé à 7 km de Pointe à Pitre doit son nom au pélican. Cet oiseau de mer doté d’une grande poche dilatable destinée à attraper les poissons est également appelé grand gosier. Il est devenu l’emblème de la ville. Nombril touristique de la Guadeloupe elle concentre hôtels, restaurants, bars et un casino. Sa situation géographique en fait un point de départ central pour les excursions à Basse Terre et à Grande Terre, les deux ailes du papillon, surnom imagé de la Guadeloupe. Ici aussi Gosier est victime de son activité touristique ; la commune est de plus en plus bétonnée et le bourg lui-même ne jouit d’aucun intérêt particulier.
Le choix de ce lieu d’escale est lié au côté pratique ; nous devons effectuer quelques achats sur le site de la marina et avons un rendez-vous avec …mamy boudin. Le vendredi en fin après-midi un marché rassemble primeurs locaux, traiteurs et petits artisans. Nous avons gardé en mémoire la délicieuse saveur des boudins antillais cuisinés par notre fameuse mamy boudin. Nos papilles salivent déjà à la perspective de ces friandises. Fruit (de l’arbre) à pain, corossols, caramboles, papayes et bananes remplissent également notre panier.
Plus loin des tiges de canne à sucre sont aplaties dans un broyeur artisanal pour en extraire le jus. Hop là une bouteille complète mon avitaillement, le ti ‘punch du soir n’en sera que meilleur !

Complètement déshydratée j’épanche ma soif non pas au bar du coin, lieu par trop commun, mais en sirotant de l’eau de coco aspirée à la paille directement du coco frais. Puis sabrée par un petit coup de machette, la noix se fend en deux et me livre sa chair gélatineuse que je mange avec délice. Pas de colorant, pas de conservateur, pas de sucre ajouté. La simplicité au service de la santé !
Si en 2012 la visite de Pointe à Pitre nous avait échappé, nous entendons bien l’inscrire dans le programme de notre journée. Nous flânons nonchalamment dans les rues de la capitale épargnée par les centres commerciaux. Les magasins tenus par les chinois, ici aussi, sont légions. Des petites boutiques, garantes d’un centre ville animé,  égayent les rues. Nous déambulons au milieu de rues et ruelles tracées au carré et bordées d’habitations aux façades ouvragées agrémentées de balcons aux rambardes de bois ou de fer forgé. Ici les amateurs d’architecture traditionnelle sont comblés par les plus beaux alignements de façades créoles de la ville. Un peu plus loin l’hôtel de ville trace la frontière avec les nouveaux quartiers probablement plus fonctionnels mais beaucoup moins gracieux.

La place de la victoire, ainsi nommée en souvenir de celle remportée face aux Anglais en 1794, est une vaste esplanade tapissée de vert, de massifs fleuris et de palmiers. La sous-préfecture et l’office du tourisme occupent deux des plus belles maisons la bordant. Le kiosque est l’emblème de la place.
Impossible de manquer le marché couvert St Antoine, fort animé, situé sur la plus ancienne place de Pointe à Pitre. Appelée aussi « marché à la viande » il accueillit au début des années 1960 les bouchers  sur des étals bétonnés, construits au fond de la halle au marché. Les halles métalliques datent de la fin du XIXème siècle. Ici les fruits (goyaves, ananas, bananes  jaunes et vertes) sont des promesses permanentes de douceur caraïbe. Fleurs, corbeilles d’épices, paniers artisanaux se mélangent gracieusement pour créer une ambiance exotique. Les vendeuses sont maîtresses dans l’art de mettre leurs étals en valeur.

Plus loin, le quartier des grand-mères savantes dont les talents d’herboriste font merveille dispensent leurs recettes miraculeuses : une pincée de poudre et le mal de dos disparaît ! une macération de cette écorce et fini les jambes lourdes et pour vous monsieur,  le célèbre bois-bandé qui « pa ni pwoblèm » permet en deux cuillères à soupe de retrouver vos élans de jeunes hommes !
Ici encore plus qu’à Fort de France, le marché est une explosion de couleurs, de saveurs, d’odeurs de mille épices et de bonne humeur. 
Si vous n’avez rien prévu pour vos vacances estivales, la Guadeloupe vous invite le 10 août, jour de la St Laurent, patron des cuisiniers à célébrer ses cuisinières. Venues de tous les villages de l’île, elles se retrouvent à la basilique de Pointe à Pitre en vêtements traditionnels avec des paniers remplis de mets plus appétissants les uns que les autres.  

Un peu d’histoire

Pointe à Pitre ne prend véritablement son essor qu’avec l’occupation anglaise. En 1748 les habitants d’un bourg voisin rattachent leur commune à la mer, les Anglais ayant créé les bases du développement des échanges maritimes.
En 1763 les Français reprennent l’île et le gouverneur de la Bourlamaque apporte un soutien régulier à son développement. Sortant dès lors d’une existence presque confidentielle, Pointe à Pitre devient progressivement la plaque tournante de la Caraïbe. La ville est marquée par la Révolution mais plus encore par le tremblement de terre de 1843 qui la détruit presque entièrement. Reconstruite en 1847 elle connaît ensuite bien d’autres malheurs : épidémie de choléra en 1865, incendie en 1899, conflits sociaux à la fin du siècle et violent cyclone de 1928. Pointe à Pitre est aussi un important centre industriel depuis la construction à Carénage en 1869 de l’usine Darboussier qui accueille la canne à sucre venant de Baie Mahault, Petit Bourg  et d’une partie de Grande Terre jusqu’en 1974.
A partir de 1935 l’arrivée des premiers hydravions à la Darse, en provenance de métropole, donne un nouvel essor à la ville jusqu’en 1966 date à laquelle la Guadeloupe construit son premier aérodrome. Pointe à Pitre devient le poumon économique de la Guadeloupe. Le passage du cyclone Hugo en 1989 fait des ravages mais toutefois épargne les vastes maisons coloniales à balcons de bois de la ville.

Un peu de géographie 




La géographie s’est montrée malicieuse en offrant à la Guadeloupe une silhouette de papillon posé sur la mer des Caraïbes. Ses deux ailes entourent Pointe à Pitre capitale économique du département. A l’est Grande Terre est tapissée de champs de cannes à sucre et est bordée de plages.

A l’ouest, Basse Terre offre les tropiques en version nature sur les pentes boisées de la Soufrière, son volcan pointe à 1467 mètres d’altitude.


Nous quittons la vie citadine pour Les Saintes, un archipel plein de charme composé de deux iles principales habitées et d’ilets déserts aux noms très imagés qui font sourire : l’îlet à Cabris, les Roches Percées, le Grand Ilet, la Redonde, la Coche, le Pâté, les Augustins… Aucun ombre de présence humaine sur ce chapelet d’îlots rocheux … hormis à l’îlet à Cabris qui accueille un Hermite et ses cabris.

Nous mettons le cas sur Terre de Haut, l’une des deux îles habitées de l’archipel, mais aussi la plus prisée par les touristes.









lundi 9 février 2015

MARIE GALANTE NOUS REVOILA


Début février je retrouve la Martinique après un séjour imprévu de 3 semaines en métropole. Les températures hivernales de l’est de la France en dessous de zéro degré et la neige sont restées derrière moi. Et moi qui pensais en septembre dernier éviter un hiver métropolitain !
A mon atterrissage à l’aéroport Aimé Césaire du Lamentin, je m’empresse, tel un oignon d’enlever quelques couches de… vêtements. Il fait déjà nuit mais le thermomètre du taxi qui me ramène au mouillage baie des Flamands à Fort de France indique tout de même 27°.

Baie des Flamands - Fort de France
Pendant mon absence Christian est allé seul en Guadeloupe pour accueillir à bord de Philéas mon cousin et sa compagne. Le circuit classique de découverte du magnifique bassin de navigation de l’archipel, nous l’avions longuement exploré en 2012 : départ de Pointe à Pitre pour un premier mouillage à Gosier avant de rejoindre Marie Galante, retour à Saint François sur la Grande Terre pour un départ par navette vers la Désirade et enfin un séjour aux îles des Saintes. De quoi meubler dix jours de vacances en profitant du soleil, de la mer à 29° et faire du tourisme terrestre en scooter ou en 4X4, le tout agrémenté de spécialités locales et en soirée de dégustation de ti ’punch dans le cockpit de Philéas.

La montagne pelée
8 février, depuis deux jours la pluie nous accompagne et nous colle à la peau du matin au soir presque sans discontinuer. Nous appareillons de Fort de France en direction du nord de l’île et mouillons au pied de la montagne pelée. Le sommet est dissimulé par un épais manteau nuageux. Le regard est attiré par une palette de verts rivalisant de nuances et entrecoupés de brun et d’ocre. Au sud l’église de Saint Pierre se dresse majestueusement face à la mer telle la protectrice des pêcheurs et des gens de mer. 

Pour davantage d’informations sur Saint-Pierre déjà visité en 2011 et 2012 et notamment sur l’éruption volcanique de 1902,  je vous propose de consulter les archives de mon blog "Philéas en Martinique" (première partie de l'article) en cliquant sur le lien ci-dessous :
 rmphileas blogspot.com/2012_03-01  
Saint Pierre au nord de la Martinique

Notre escale est de courte durée, le temps d’un déjeuner et d’un repos avant de faire route vers l’archipel de la Guadeloupe. Notre traversée s’effectue de nuit, nous reprenons le rythme des quarts nocturnes mis de côté depuis le 12 décembre, date de notre arrivée à La Grenade. De nombreux casiers de pêcheurs encerclent Marie Galante et la prudence nous dicte d’éviter une approche dans l’obscurité.
Pour rejoindre Marie Galante, deux options se présentent : soit passer au vent de l’île de la Dominique, côté océan avec du vent dans les voiles, soit passer sous son vent côté mer des Caraïbes mais en faisant route au moteur. Comme toujours Éole décide pour nous et cette fois fait preuve de clémence. Les prévisions annoncent un alizé modéré et une mer peu agitée côté océan Atlantique. Nous retenons avec satisfaction l’option voile.

Aux premières lueurs du jour Philéas s’engage dans le petit port de Grand Bourg situé au sud-ouest de l’île. La zone de mouillage est réduite et ne peut accueillir que quelques bateaux. Aujourd’hui semble être notre jour de chance, trois voiliers battant pavillon canadien, quittent le port. Nous nous engageons et mouillons par trois mètres de fond à l’un des emplacements libérés par « nos cousins de la belle province». En 2012 nous avions déjà été charmés par ce petit port de pêche tranquille et sommes ravis d’y faire à nouveau escale.

Port de Grand Bourg - Marie Galante
Les pêcheurs ne tardent pas à rentrer avec leur cargaison de poissons frais. Les clients attendent patiemment sur le port le débarquement de la pêche de la nuit. Nous nous empressons de mettre l’annexe à l’eau et avec Alain allons rejoindre la queue des habitués. A midi la carte de Philéas va afficher le menu "fraîcheur du jour"  : poisson cru à la tahitienne !

Pour satisfaire votre curiosité sur Marie Galante et si le cœur vous en dit, je vous invite à visiter mon article 2012 archivé sur mon blog en cliquant sur le lien :  rmphileas.blogspot.com/2012/03/10 Marie Galante 







mercredi 31 décembre 2014

DES ILES GRENADINES A LA MARTINIQUE

Avant de rejoindre Clifton la capitale d’Union nous nous accordons une escale dans une baie peu fréquentée et encore sauvage, Chatham bay. Nous avons l’embarras du choix pour mouiller. Sur la plage quelques paillotes offrent des plats locaux. Vanessa de Sun Beach Eat recommandée par notre guide nautique Chris Doyle vient à notre rencontre avec son annexe et nous propose poissons et fruits de mer.

Nous nous laissons tenter par des langoustes grillées accompagnées d’un assortiment de bananes plantains, des fruits d’arbre à pains et quelques crudités. Un tel menu, plutôt dispendieux en France, est bien l’une des rares choses bon marché ici. A 19h00 nous rejoignons notre « restaurant » en annexe, pieds nus et lampe frontale à poste.
Le barbecue est prêt, trois belles demi-langoustes d’un kilo chacune sont disposées devant nous sur le grill. Seckie s’occupe de la cuisson tandis que Vanessa prépare les accompagnements et nous fait la conversation. C’est la magie des Antilles !


Le lendemain matin, installés dans le cockpit autour d’un petit déjeuner, nous observons fous de bassan et pélicans s’adonnant à la pêche intensive. Les fous de bassan disposent d’une bonne vision qui leur permet d’évaluer la profondeur de nage des poissons qu’ils consomment. Une chute libre de 30 ou 40 mètres se termine à une vitesse de près de 100 km heure au moment de l’impact. Airbag frontal et articulations spécifiques des ailes sont des options obligatoires pour ce style de pêche… 

Le pélican, quant à lui, de silhouette plus massive, alterne battements d’ailes et vols planés. Au théâtre des plagiaires, les pélicans plongent à la manière des fous de bassan, ramenant leurs longues ailes, mais s’enfonçant peu sous la surface. Le style n’a rien de gracieux mais la pêche s’avère efficace.
Avec regret nous quittons ce petit coin de paradis ; nous devons effectuer les formalités règlementaires d’entrée dans les Grenadines avant le weekend.

A Clifton nous retrouvons Robert et Annie dans leur boutique de souvenirs et artisanat fait main. Nous les avions rencontrés en 2012  (voir archives Philéas à Union  au lien  suivant :
Ils ont élus domicile aux Caraïbes depuis 40 ans et sont installés à Union depuis deux décennies. Leur fils Nicolas et leur belle-fille Linda proposent dans leur magasin situé à deux pâtés de maisons, des produits français : vins, pain, fromages, yaourts maisons. Père et fils sont pilotes, ils se rendent régulièrement en Martinique et à Grenade pour s’approvisionner avec leur petit avion. Les liaisons aériennes commerciales avec les îles voisines sont irrégulières et aléatoires.



La saison dernière, le chikungunya a sévi à Union comme dans toutes les Antilles. Rares sont ceux qui ont échappé aux piqûres des aedes femelles. Six mois après avoir fait un don du sang aux moustiques antillais, Robert est tout juste rétabli. Dans les rues de Clifton les victimes souffraient de douleurs articulaires et musculaires et, celles qui parvenaient courageusement à se déplacer, avaient des allures de petits vieux, le dos courbé, en appui sur des cannes ou des bâtons…
A bord nous sortons répulsifs et moustiquaires pour nous prémunir d’une attaque sournoise des moustiques inhospitaliers.

Place deClifton
A Union point de transformation depuis 2012, les kites surfeurs profitent de la générosité d’Eole et s’adonnent toujours à leur hobby à l’intérieur de la barrière de corail. Les hauts fonds restent aussi menaçants et demeurent peu ou pas balisés. Le plan d’eau est un superbe patchwork de couleurs variant du vert émeraude au bleu roi, rivalisant avec le ciel pour offrir à l’œil une palette étonnante de nuances subtiles. 

Les boat-boys, à l’affût du plaisancier, se ruent sur les voiliers en quête de mouillage. Aucun service n’est gratuit et si par mésaventure vous vous échouez, ils arrivent en nombre à grand renfort de cris destinés à déstabiliser l’imprudent, profitant de la confusion et de l’effet de surprise ; l’équipage n’a pas le temps d’analyser la situation qu’ils sont déjà agglutinés autour de la coque du malheureux tels des rémoras imposant leur service. Le prix de la prestation une fois le service rendu, est prohibitif, sans commune mesure avec les salaires locaux. Difficile de négocier à l’issue de la manœuvre, le ton monte et s’ensuit une vraie foire d’empoigne entre boat-boys pour la répartition du butin, les plus agressifs l’emportant sur les moins forts (en bouche…).

Notre prochaine étape est une escale aux réputées Tobago Cays, cinq petits îlots bordés d’une multitude de coraux, protégés du large par une grande barrière de corail appelée « fer à cheval » et plus à l’est par le récif nommé « fin du monde ». Le site est très couru par le tourisme nautique dans les Grenadines.
L’accès à ce petit paradis requiert une attention soutenue et une bonne visibilité. Une fois la porte franchie, le mouillage est bien protégé. Des plages de sable fin accueillent le nageur, la mer offre un caléidoscope de couleurs époustouflantes : du bleu pastel, azur et turquoise au vert tantôt pomme tantôt pâle. L’écume de la houle s’écrasant sur les hauts fonds coralliens apporte à ce tableau enchanteur et reposant une nuance de blanc neige. Impossible de résister à l’appel de la baignade dans ce décor parfait. En pleine saison les Tobago Cays sont victimes de leur succès et le cadre idyllique encombré de monocoques et maintenant de catamarans perd un peu de son attrait.  Nous en avons fait l’expérience en février 2012  et avons pris soin cette fois-ci d’éviter la période de fréquentation massive (voir archives Philéas aux îles Grenadines  http://rmphileas.blogspot.fr/2012_01_01_archive.html).

Passe d'accès aux Tobago cays
Un vrai bonheur.  Nous mouillons aux abords de Baradal, au-delà de la zone d’observation des tortues. Nous nous imprégnons de la beauté et de la sérénité du site avant de plonger dans l’eau cristalline. Palmes, masques et tubas sont de sortie, nous nageons contre le courant à la rencontre des tortues ; une, deux, trois puis quatre. Nous les suivons, restons à distance lorsqu’elles remontent à la surface de la mer pour respirer. Plus loin, plaquée sur le fonds sablonneux une raie pastenague fouit à la recherche de petits invertébrés. Ses yeux exorbités et sa couleur gris olivâtre lui donnent une allure peu engageante. Nous rejoignons Philéas portés cette fois par le courant. Nous prenons place pour le dernier spectacle de  la journée : le coucher de soleil d’un rouge flamboyant. Un beau cadeau de la nature et une invitation à prolonger notre séjour… Canouan attendra un peu !

Les vacanciers de fin d’année s’approprient peu à peu les mouillages devant Baradal et Petit Bateau, un dernier regard en arrière et nous quittons les Tobago Cays.

Canouan, petite île de moins de 10 km2 au relief très vallonné et assez dénudé a longtemps été délaissée et considérée comme le parent pauvre des Iles du Vent. Le potentiel touristique du littoral doté de très belles plages et le récif enserrant sa côte au vent n’a cependant pas échappé à un groupe d’investisseurs étrangers. Les premiers investissements encore timides ne modifièrent guère l’aspect sauvage de la côte puis…bulls et tractopelles rabotèrent les collines, débroussaillèrent les terrains, l’aérodrome existant fut agrandi. La « Compagnie de Développement des Resorts de Canouan » s’appropria et développa la moitié nord de l’île. Des enceintes et des points d’entrée contrôlés par des portes gardées assurent la tranquillité d’une clientèle de luxe. Visiteurs et locaux ont besoin d’autorisation pour accéder aux complexes hôteliers. L’aéroport a doublé de taille et une piste est dédiée aux jets privés. Les petites maisons traditionnelles en bois et les champs ont cédé la place à des ensembles de grandes maisons luxueuses. Un golf de 18 trous a été paysagé face aux vagues de l’océan. Un hôtel  très haut de gamme doublé d’un casino et de fastueux cottages sur le sommet des collines ou en bordure de la plage attire une clientèle fortunée.
Si les investisseurs profitent de cette manne touristique, côté culture et architecture l’île a perdu de son authenticité. A Charleston les ressources restent néanmoins limitées à quelques échoppes pour des produits de base importés de l’île de St Vincent, y compris le pain ; les touristes séjournant dans les complexes luxueux sont chouchoutés et n’ont nul besoin de préparer eux-mêmes leur repas. 
Dans les rues de Charleston nous rencontrons des habitants souvent désœuvrés assis le long des maisons et sirotant des bières ; mais également des 4X4 récents appartenant probablement aux responsables des différents établissements hôteliers. Les autochtones engagent aisément la discussion, proposent des tours de l’île en taxi. Notre séjour à Canouan est bref, le temps de satisfaire notre curiosité puis nous appareillons pour Bequia pour y passer Noël.

Le 24 décembre à midi nous prenons une bouée à Port Elizabeth près du rivage pour faciliter nos allées et venues à terre. L’ambiance « fête de la nativité » est moins marquée ici que dans les Antilles Françaises. En revanche la messe de minuit est animée par des chants d’allégresse. Les paroissiennes arborent des tenues du dimanche et des chapeaux élégants comme il en était l’usage en France il y a encore 30 ou 40 ans.

Nous nous rapprochons doucement de la Martinique où nous sommes attendus pour le réveillon de la St Sylvestre. Auparavant un mouillage à Ste Lucie s’inscrit dans les « méritants plus qu’un détour » et avec un quatre étoiles  attribué par la rédactrice. Alain comme tous les MédHermionistes m’en ont tellement entendu parler, en des termes plus qu’élogieux, qu’il est impatient de voir au loin se dessiner ces deux pics majestueux. Séjourner au cœur de ce décor féerique est un ravissement. Je ne m’en lasse pas et j’ai fait des émules parmi les amis qui m’avoueront par après : « il faut avoir au moins une fois dans sa vie mouillé dans ce cadre de rêve. » Ce petit paradis clôturera notre séjour hors de France.

Nous nous engageons dans le canal de Ste Lucie, un coup d’œil à Marigot bay autrefois décrite comme décor de carte postale puis un arrêt à Rodney bay bordée d’hôtels de moyennes et hauts de gamme. Là aussi des gardes assurent une étroite surveillance aux points d’accès côté mer et côté terre. De bruyants scooters des mers  évoluent sur le plan d’eau. La nature et le silence ne sont plus rois ici, sur la côte d’azur de Ste Lucie.

Le 27 décembre 2014 soit 107 jours après notre appareillage de Toulon une terre française accueille Philéas et son équipage. Au loin le rocher du Diamant très caractéristique de la côte ouest de la Martinique se dessine devant nous. Nous tirons nos derniers bords avant d’atteindre la grande plage de Ste Anne.   

jeudi 25 décembre 2014

PHILEAS A GRENADE

Pour notre second séjour aux Antilles nous débutons nos pérégrinations à Grenade encore inconnue pour l’équipage de Philéas. En 2012 le temps nous avait manqué pour descendre aussi sud.

l'équipage à Grenade  
Notre arrivée à la marina Port Louis, à proximité de St George, est très arrosée. Un grain, encore une fois, se charge de rincer abondamment nos cirés ; la foule ne se précipite pas pour réceptionner nos aussières. Bienvenue à l’île aux épices ! Pas étonnant que fruits, légumes, épices et fleurs y poussent en abondance.

Les premiers jours de notre escale sont consacrés avec plaisir aux retrouvailles avec nos amis de la flottille. Les échanges sur les conditions de navigation des deux semaines écoulées rencontrées par les uns et les autres vont bon train.
Chacun y va de de son anecdote et des moments forts de la traversée. Avant notre appareillage de Mindelo l’idée d’un concours de pêche avait été initiée par les plus mordus. Les lauréats sont impatients d’annoncer leur score. Le premier prix est attribué sur présentation de la nageoire caudale à l’équipage d’Embellie V pour la prise d’un marlin de 1,40 mètre. Philéas, quant à lui, s’est contenté d’un thazard d’environ 80 cm ; une belle dorade d’un bon mètre nous a faussé compagnie et donné de l’hameçon à détordre.


Pour le dernier regroupement de l’année des MedHermionistes et pour marquer notre retour à la civilisation, un repas-buffet avec orchestre local est organisé dans une ambiance festive il va de soi. Les musiciens sont infatigables, nous sommes bien aux Antilles, aucun doute.
rhumerie ....
Le lendemain, le tour de l’île nous réserve des surprises, notamment la visite d’une rhumerie artisanale d’un autre siècle. Les infrastructures sont vétustes et rudimentaires. Point de norme « Hygiène et sécurité du travail », nous sommes plongés dans un roman de Zola. Les ouvriers en bout de chaîne, préposés à l’embouteillage respirent les effluves d’un alcool à 75° tout au long de la journée et tirent probablement un ticket gagnant pour une cirrhose du foie...


Quant aux conditions sanitaires elles sont à même de rebuter tout amateur de ti ’punch. Et pourtant le produit fini d’une couleur cristalline étonne dans un premier temps et finalement réconcilie avec le rhum… 

usine noix de muscade 
A Gouyave, l’usine de traitement et de conditionnement des noix de muscade s’apparente davantage à un grand entrepôt qu’à une usine au sens où nous l’entendons. La visite de ce site complètement anachronique, ne manque cependant pas d’intérêt. La  modernisation et la mécanisation ne sont point arrivées jusqu’ici ; seule l’enveloppe de la noix est pré-cassée par un broyeur. L’épice est ensuite libérée manuellement de son écorce puis triée, lavée, séchée sur des claies, calibrée et mise dans des sacs de jute, principalement par des femmes. La noix de muscade orne le pavillon national de l’archipel. Jusqu’en 2004, La Grenade se targuait d’être  le deuxième producteur mondial derrière l’Indonésie et l’ensemble de ses épices faisait vivre plus de 3 000 exploitants. Mais cette année-là, l’ouragan Ivan  ravagea 60%  des plantations sur son passage, Aujourd’hui, dix ans, après Grenade se place au 7ème rang.    

Usine noix de muscade
Le 7 septembre 2004, l'ouragan Ivan  dévasta la Grenade. 90 % des habitations ou immeubles furent détruits. Plus de 90 % des bateaux ancrés régulièrement ou réfugiés à Grenade pour échapper à Ivan furent coulés ou endommagés. Ivan, cyclone de force 5 (« catastrophique », maximum sur l'échelle de Saffir-Simpson) fit 37 morts, 500 blessés et laissa 60 000 personnes sans abri. Il fut l'ouragan le plus redoutable ayant frappé les Caraïbes en un demi-siècle.
 
Notre guide, conscient de l’importance du tourisme pour l’économie de son île, est au petit soin pour nous. Très en verve, il répond à nos questions avec plaisir, les anticipe et abonde en qualificatifs élogieux pour nous présenter Grenade. Des routes scéniques nous dévoilent de magnifiques paysages, toujours verdoyants, des maisons très colorées bordées d’hibiscus, de bougainvillées fuschia ou jaunes ou d’allamandas, des cascades de-ci de-là. Le relief,  montagneux, permet néanmoins aux bananiers, cacaoyers, muscadiers, caféiers, arbres à pain de proliférer. Les amateurs de fruits exotiques peuvent se délecter de papayes, de goyaves, de corossols, d’ananas, de caramboles et bien sûr comme dans toutes les Antilles de bananes. L'île de Grenade est très fertile ; les cinq huitièmes en sont cultivés. Toutefois, l'agriculture ne représente plus que le quart du PIB du pays. Grenade compte aujourd'hui  sur le tourisme en tant que  source principale de devises étrangères, particulièrement depuis la construction d'un aéroport international en 1985.

cacaoyer

A l’île aux épices entre noix de muscade, cannelle, curcuma et même gingembre nous faisons notre shopping. Des colliers très odorants sont proposés pour quelques dollars caraïbes à la sortie des marchés et de l’usine à noix de muscade.  Ils vont embaumer Philéas pendant quelques semaines.

noi

A Grenade les salaires sont peu élevés et paradoxalement le coût des fruits et légumes et les prix en général sont disproportionnés. Nous nous étonnons de voir de nombreuses grandes maisons, d’architecture plutôt élégante, fleurirent du nord au sud de l’île. L’explication nous est donnée par notre guide ; elles appartiennent à des expatriés rentrés au pays après une vie de labeur en Angleterre.

Notre retour sur le plancher des vaches se présente bien ; soleil, chaleur, paysages exotiques et… pluie tout de même pour rincer Philéas, qu’espérer de plus ? Grenade est une bonne transition pour réadapter le marin. Familles et amis restés dans l’hexagone ont déjà troqués tee shirt, short, et jupes légères contre des vêtements plus couvrants et surtout plus chauds et entrent dans l’hiver que nous éviterons cette année encore.

Après quelques jours à la marina, la flottille se disperse peu à peu pour deux mois de programme libre.

Philéas appareille pour Carriacou. Le mouillage de Tyrell bay est toujours aussi paisible ; la vie à terre tourne au ralenti. Nous apprécions la quiétude de cette île loin des sentiers touristiques. Depuis 2012 quelques changements toutefois, des maisons d’un style identique à celui des résidences rencontrées à Grenade bordent harmonieusement les chemins de Carriacou. Les connexions wifi peu répandues jusqu’alors, se démocratisent. 

Nous nous attardons peu à Tyrell bay, notre intention étant de séjourner dans les Grenadines et notamment aux Tobago cays avant l’arrivée massive des vacanciers de Noël. Un mouillage encombré perd de son charme. 

Nous appareillons pour l’île d’Union, passage obligé pour y accomplir les formalités d’entrée dans les Grenadines de Saint Vincent.

Présentation de La Grenade

Grenade est située au nord de Trinité et Tobago. D'une superficie de 340 km2, ce pays compte environ 90 343 habitants (2008) et est composé de l'île principale. Grenade et de quelques îles parmi les Grenadines, Carriacou et Petite Martinique. Saint-George est la capitale de la Grenade.

La Grenade est située à 200 km au nord du Venezuela. Le mont Sainte-Catherine est le point culminant avec 840 m. Son littoral mesure 121 km de long.


Et pour les plus curieux, histoire de La Grenade

Avant l'arrivée de Christophe Colomb en 1492, l'île était habitée par les Caraïbes. Christophe Colomb baptisa cette île Concepcion. Une compagnie fondée par le cardinal français Richelieu acheta l'île aux Anglais en 1650. La Grenade resta sous domination française jusqu’en 1762. Elle devint officiellement britannique en 1763 par le traité de Paris qui mit fin à la guerre de Sept Ans. Les Français s'emparèrent à nouveau de l'île en 1779 mais les Britanniques la reprirent peu après. La paix fut rétablie lors de la signature par les deux camps du traité de Versailles en 1783. Provoquée par Victor Hugues une révolte pro-française éclata en 1795 mais fut matée par les troupes britanniques.
De 1958 à 1962, la Grenade devint une province de la Fédération des Indes occidentales qui éclata rapidement. 
L'île accéda à l'indépendance le 7 février 1974 devant un Royaume du Commonwealth, avec Eric Gairy comme premier ministre. Mais le gouvernement de celui-ci devint progressivement autoritaire, déclenchant un coup d'Etat en 1979 par le populaire et charismatique leader populiste Maurice Bishop qui mit en place le Gouvernement révolutionnaire populaire de La Grenade (People's Revolutionary Government of Grenada PRG). Bishop n'organisa pas d'élections et sa politque socialiste  le rapprocha considérablement du régime de Cuba. Ceci était dérangeant pour les pays voisins comme Trinité et Tobago, la Barbade, la Dominique et surtout les Etats-Unis. Au sein du gouvernement socialiste, les dissensions entre une section pro-soviétique loyale à Moscou et les partisans de Bishop conduisirent à l'arrestation de ce dernier. Il fut exécuté le 19 octobre 1983, l'armée (dominée par les éléments pro-soviétiques) prenant le pouvoir.

Six jours après la prise de pouvoir par l'armée en octobre 1983, la Grenade était envahie par une coalition menée par les Etats-Unis. Cette intervention fut demandée par l'Organisation des Etats de la Caraïbe Orientale (ECO). La requête fut rédigée à Washington. L'opération fut le plus grand déploiement américain depuis la guerre du Viêt Nam. 

La guerre fut rapide et la coalition américaine (7 000 soldats américains et 300 hommes d'Antigua, de la Barbade, de la Dominique, de la Jamaïque, de Sainte Lucie et de Saint-Vincent qui n'ont pas participé aux combats) vint rapidement à bout des forces grenadiennes (1200 soldats assistés par 784 Cubains et quelques instructeurs provenant d'URSS et d'autres pays communistes). Après la chute du PRG, des élections furent tenues en 1984et virent la victoire du Nouveau Parti National.

Maison très colorée de la Grenade
   


lundi 15 décembre 2014

UNE TROISIEME TRAVERSEE DE L’ATLANTIQUE POUR PHILEAS

25 novembre, 14h00 un concert de cornes de brume en « tut majeur» envahit les pontons de la marina. Le départ du sextet de queue de MédHermione n’a rien de discret. Nous nous époumonons  mutuellement pour annoncer notre appareillage collectif et saluer nos amis une dernière fois avant une quinzaine de jours.

Nul besoin de faire l’appoint en gasoil à la station de la marina, notre traversée Lanzarote-Cap Vert fut intégralement effectuée sous voiles. En revanche, par précaution, nous embarquons un bidon de 20 litres supplémentaires, les alizés ont parfois des coups de blues et en oublient de souffler pendant de longues heures voire pendant plusieurs jours. 100 litres d’eau douce en jerrican sont également embarqués en complément aux 530 litres de nos réservoirs, nous ne sommes point à l’abri d’impondérables prolongeant notre séjour en mer, une avarie par exemple. Marin prévoyant ne te déshydratera point.1

La silhouette de Sao Vicente s’éloigne peu à peu, un dernier regard en arrière et nous sommes prêts pour notre longue transhumance à travers l’Atlantique. Pendant plusieurs heures nous restons à portée de vue et de VHF de nos camarades. La nuit venue nous nous éloignons les uns des autres et effectuons une veille attentive pour éviter toute collision. Au petit matin Philéas est seul au milieu de l’immensité. Nous avons opté pour l’orthodromie contrairement au reste du groupe qui a choisi l’option loxodromie proposée par leur logiciel de navigation2.

Les premiers jours la mer tourmentée et hachée nous ballotent sans ménagement. Nous nous félicitons d’avoir proposé un patch contre le mal de mer à mon oncle Jean-Pierre qui garde encore un souvenir bien désagréable de ses premiers milles parcourus dans l’archipel du Cap Vert. Lorsque, enfin, la houle se discipline et que les mouvements deviennent plus longs et moins brutaux il est complètement amariné et libéré de son appréhension.

Un soir peu avant le dîner, Christian installé dans le carré est interpelé par des sifflements étranges. Nous prêtons l’oreille, les bruits s’intensifient et semblent venir de l’extérieur. Intriguée, je monte dans le cockpit et distingue des formes noires sautant autour de Philéas. Ce sont des dauphins. Ils s’en donnent à cœur joie dans l’obscurité. C’est bien la première fois que nous sommes alertés de leur présence par leur « vocalises ». 

Durant les 500 premiers nautiques, les voiles bien réglées ne nécessitent que peu d’intervention. Puis des dépressions suivies des grains viennent perturber l’alizé et concentrent toute notre attention. Les veilleurs scrutent le ciel prêts à réduire la voilure avant l’arrivée des grains, d’abord nocturnes puis matinaux. Les jours se suivent et ils s’invitent de plus en plus fréquemment. A mi-parcours ils s’incrustent de l’aube au crépuscule. Le ciel est couvert, Philéas est abondamment arrosé à moult reprises. Les cirés n’ont pas le temps de sécher. Philéas fait preuve de coquetterie et change de garde-robes au gré des caprices du vent : grand-voile haute, grand-voile avec un ris3, grand-voile avec deux ris, grand-voile haute, génois tangonné, génois sans tangon, trinquette…seul le spi reste dans son sac et attend la fin de la tourmente. Qui parle de traversée sous le signe du soleil et d’un vent de nord-est régulier ? L’organisateur de la transat nous aurait-il menti ? Mon oncle relève que les conditions de navigation ne correspondent pas au type de croisière proposé sur catalogue par le skipper de Philéas : navigation tranquille sous alizés dociles.  Néanmoins il n’insiste pas mais uniquement par crainte d’être suspendu en haut du mât pour rébellion !

Comme souvent, cuisiner à bord relève de l’acrobatie. Aliments et ustensiles tentent de s’échapper au moindre twist de Philéas. La position de la cuisinière n’est pas très gracieuse : jambes écartées pour assurer un bon équilibre et éviter des chorégraphies hasardeuses. Parfois les casseroles maintenues sur la gazinière par des clips de fixation s’essaient malicieusement aux sauts d’obstacles. L’apesanteur est de courte durée et l’atterrissage toujours brutal. J’ai pensé à me faire greffer une paire de mains supplémentaires mais finalement il est plus simple d’apprendre à jongler au cirque de la houle.

8 décembre 18h40 nous venons de franchir la ligne imaginaire de la mi-distance entre Cap Vert et Grenade. L’équipage masculin marque l’évènement en s’octroyant un « cuba libre4 ». Je reste sobre, il faut bien que quelqu’un garde la tête froide !

Après  la pluie, le beau temps. Le soleil et les alizés sont enfin de retour, mais pour combien de temps ? Le spi bien gonflé tire Philéas avec entrain. Les cirés et vêtements humides suspendus sur les filières cassent la fière allure de Philéas filant au-dessus de 6 nœuds et font penser à une journée de puces nautiques ou de grand nettoyage de printemps. A chacun son interprétation !  Des puffins des Anglais et des labbes à longue queue, intrigués par ce grand déballage viennent satisfaire leur curiosité.

Depuis quelques jours l’abondance des sargasses vient freiner notre production énergétique : elles se prennent dans l’hélice de notre hydro générateur. Nous sommes contraints de le remonter très régulièrement pour le libérer de ces algues qui contrarient son fonctionnement. Nous n’en avions pas rencontré si tôt  lors de notre traversée en 2011. Mais pas de doute nous sommes bien dans les 15° de latitude nord et non en mer des Sargasses.

Sargasses
Le réfrigérateur commence à se vider, les lignes sont mises à l’eau. Après quelques heures d’attente une dorade s’intéresse à notre leurre. Alain la ferre, elle est presque remontée sur le pont mais Christian n’est pas assez prompt cette fois dans le maniement de l’épuisette, elle s’échappe. Dommage ! Nous attendrons la deuxième touche ; les dorades se déplacent toujours en couple. Une séance d’entraînement à l’utilisation de l’épuisette est immédiatement programmée pour tout l’équipage ! En début d’après-midi la ligne se tend, l’épuisette est à poste, la coryphène n’a aucune chance, les prédateurs salivent déjà. Le repas du soir est assuré. Elle est immédiatement découpée en filets, la tête est rejetée à l’eau. Une vingtaine de minutes plus tard, Jean-Pierre, de quart, voit passer un requin le long du bord probablement attiré par l’odeur du sang. Etrangement toute envie de baignade s’évapore…   

Treizième jour de mer depuis notre départ du Cap Vert, les alizés tardent toujours à s’établir durablement. Un jour sur deux nous essuyons des grains à répétitions. Nous scrutons le ciel maculé de nuages. Des cumulonimbus menacent la sérénité de notre dimanche. Le marais barométrique et la chaleur de la journée annoncent une soirée voire une nuit agitée. En début de soirée des orages éclatent autour de nous, des éclairs illuminent le ciel sporadiquement. Trois heures déjà que je surveille le ciel et veille aux grains, la visibilité est mauvaise, seul le flash des éclairs perce la couche brumeuse. 23h00, une heure avant la fin de mon quart, le vent accélère subitement, je me hâte d’enrouler le génois avant l’arrivée du grain et j’appelle du renfort pour réduire au plus vite la voilure. Trop tard, des rafales s’abattent sur Philéas, le pilote automatique décroche, je me rue sur la barre pendant que Christian prend des ris dans la grand-voile. Alain arrive à la rescousse, la grand-voile est affalée finalement et la trinquette hissée. L’orage est si violent que Philéas est difficilement manœuvrable. Pendant deux heures nous prenons une allure de sauvegarde. Quand  ça grogne chez Neptune  l’équipage fait le dos rond et se cramponne en attendant que l’orage passe.  

L’aube annonce une journée plus calme. La pêche reprend. L’alerte est donnée par Jean-Pierre qui remonte une énorme dorade le long du bord. L’épuisette n’a pas le temps d’arriver que la coryphène dans un sursaut de désespoir se décroche de l’hameçon et retrouve son élément. Puis notre leurre est pris pour jouet par un petit requin qui toutefois à la bonne idée de ne pas sectionner notre ligne. Jusqu’ici nous n’avions jamais croisé de requin en navigation, mon oncle semble les attirer. 

De plus en plus fréquemment notre regard prend de l’altitude, non pas pour surveiller les nuages ou les voiles mais distrait par l’évolution de fous de bassan et en soirée d’océanites tempêtes. Tiens un oiseau au plumage inhabituel ! Séance d’identification, les  livres et les plaquettes sont sortis. Le plumage brun tacheté de blanc, le bec blanc et jaune sont caractéristiques d’un fou de bassan de trois ans. Les juvéniles sont de couleur brun/noir et leur robe s’éclaircit avec l’âge pour devenir blanche, un peu comme mes cheveux….

Fou de bassan
Pour notre dernier jour de mer avant l’arrivée, le soleil et les alizés, enfin installés sont au rendez-vous. Jean-Pierre découvre après plus de deux semaines de navigation, les conditions normales d’une traversée de l’Atlantique. Le spi tire Philéas avec entrain.  
Grenade en vue


Grenade est à portée de vue depuis l'aube.

Mon oncle, à l’affût depuis hier, est tout heureux d’annoncer à 07h00 du matin « terre, terre droit devant ! ». Ce soir il aura droit à double dose de rhum, parole de skipper5

Le thazard en question
Que souhaiter de plus ? Un poisson pour améliorer l’ordinaire peut-être ! Si la cambuse est encore bien fournie, les produits frais ont déserté le réfrigérateur depuis quelques jours. Vœux exaucé ! 

En début d’après-midi, je sonne l’alerte : un poisson à la traîne, vite apportez l’épuisette ! Je ramène la ligne en veillant à bien ferrer la bête et en gardant la tension. 

Attention aux doigts
Pas question de la perdre cette fois. Je rapproche la prise de Philéas ; notre leurre a aiguisé l’appétit d’un beau thazard d’environ 80 cm. Notre épuisette est trop petite, toute tentative de remontée sur le pont risque de se solder par un échec. 
Pas de précipitation, nous n’avons pas dit notre dernier mot. Nous le saisissons avec le croc et le halons sur le pont. 
Attention aux doigts, les dents acérées de notre proie sont prêtes à mordre !


Le 12 décembre 2014 à 16h00, heure locale, 89 jours après notre départ de Toulon et 2 157 nautiques parcourus depuis notre appareillage du Cap Vert, nous hissons le pavillon de Grenade et mouillons dans la jolie baie de True Blue. Un restaurant avec une belle terrasse à colonnettes, suspendu au-dessus de l’eau borde ce mouillage sympathique. Autour s’étend un complexe hôtelier avec cottages de charme. A l’entrée de la baie une petite île avec des résidences de style british, très harmonieuses, nous souhaitent la bienvenue.

Après le bleu de l’immensité de la mer, le vert de la végétation luxuriante est une invitation à la découverte de Grenade. Grenade, découverte par Christophe Colomb lors de son 3ème voyage en 1498, fut baptisée « conception ». Plus tard des navigateurs espagnols lui donnèrent son nom actuel comparant ses sommets verdoyants aux montagnes dominant la ville andalouse de Granada.


Demain, après une bonne nuit de sommeil, la 1ère depuis 17 jours non entrecoupée de quarts, nous rejoindrons la marina de St George, la capitale de l’île et nos camarades de la flottille MédHermione.



17 jours de traversée




1 Adage de l’auteure
2 L’orthodromie est un arc de grand cercle qui suit la courbe terrestre alors que la loxodromie est une ligne droite sur la carte qui coupe les méridiens à angle constant.
3 Prendre un ris : manœuvre consistant à réduire la superficie de la voile hissée lorsque le vent forcit ou en prévision de l’arrivée de grains. Sous les grains se produit un phénomène de survente. A bord de Philéas nous pouvons prendre jusqu’à trois ris dans la grand-voile et un ris dans la trinquette.
4 Cuba libre : cocktail composé de rhum, coca cola et citron.
5 Dans la marine à voile, le premier à apercevoir la terre après de longues semaines voire de longs mois de navigation était récompensé par une double dose de tafia.